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Ombre(s)

Publié le 08 juin 2017 par Jean-Emmanuel Ducoin
Le vélo, comme vous l’avez rarement lu… Un livre fabuleux d'Olivier Haralambon. Ombre(s)Haralambon. Imaginez la plume amourachée d’un Blondin ou d’un Blanchot, l’enthousiasme débridé d’un Fournel, d’un Chambaz ou d’un Mordillat, la philosophie d’un Derrida appliquée à l’esprit et au corps, la sociologie plutôt sociale d’un Bourdieu, le tout rehaussé d’une pratique cycliste intime qui apparente «l’entraînement à une ascèse» et «la performance à une sorte de gnose»: vous lisez du Olivier Haralambon! Le bloc-noteur pourrait s’arrêter là, ayant tout dit dans les contours de l’émotion brute, mais les lecteurs assidus de cette chronique se souviennent sûrement qu’Olivier Haralambon – ancien cycliste durant quinze ans, puis journaliste depuis vingt ans ayant parachevé des études de philosophie – était l’auteur, dès sa première tentative, d’un roman brillant intitulé "le Versant féroce de la joie" (éd. Alma, 2014), et que les mots, déjà, nous manquaient pour décrire au plus près cet exploit littéraire. Il y narrait la vie lumineuse et le destin tragique de Frank Vandenbroucke. Cette fois, il nous emmène là où tout cycliste de raison rêve d’aller sans forcément le savoir: en lui-même, tout au fond de lui, en profondeur. Avec "le Coureur et son ombre" (éd. Premier Parallèle, 154 pages), qui n’est ni un essai, ni un roman, ni une véritable biographie, mais probablement l’un des traités intimes de la pensée les plus importants de ces derniers temps, Haralambon ne vise qu’un objectif. S’ouvrir le crâne, «cette boîte d’os»,  «le seul lieu de la performance», pour comprendre comment et pourquoi la pratique assidue du vélo a façonné son monde sans jamais «se laisser réduire à un objet de savoir», bref, examiner jusqu’à son épuisement tous les contours de cette passion qui jette sur les corps ou leurs ombres, sur le physique et sur l’intellect autant d’incertitudes que d’évidences. Un tour de force qui réclame son dû, en quelque sorte. Celui de l’auteur, absolument magistral. Celui du lecteur, bousculé certes, mais émerveillé au point de s’exclamer à chaque inspiration. «Le vélo n’est pas un choix, écrit-il. Il s’impose comme le désir et l’amour.» Du premier vélo de course – «il n’est de vélo que de course» – aux premiers effets de l’âge sur ses pouvoirs cyclistes, «maintenant qu’il m’a pris de force et comme saisi par la mâchoire pour m’obliger, l’affreux visage, à la voir en face», en passant par les sommets des cols et l’art collectif des pelotons cadencés quand sifflent les boyaux et suent les hommes lancés dans le monde visible qui «ne s’observe peut-être pas tant qu’il s’écoute», Haralambon n’use d’aucun artifice habituel. Sinon l’introspection, raclée jusqu’à la moelle, qu’il pousse si loin que nous nous prenons à dire, nous aussi, que le vélo prolonge notre propre corps ou, «désignant le mouvement inverse, qu’il l’a incorporé», comme il le suggère, quand ce corps devient «un puits sans limites, l’ombre par excellence, la réclusion même, celle qui recèle toujours quelque goutte et quelque écho aussi précis que lointain»...  Ampleur. Le bloc-noteur (et chronicœur de juillet) s’incline toujours devant les monuments du vélo. Ce n’est pas superstition. Juste une forme d’admiration, qu’il convient d’admettre avec bonheur. Prenez-le pour tel: le livre d’Haralambon, en tant que genre, vaut toutes les nourritures célestes, à la fois oniriques et poétiques, d’une précision chirurgicale côté gestes et appréhension de la machine comme prolongement de son être, il parvient, servi par une écriture hors normes, à retranscrire toutes les subtilités jusqu’alors à peine entr’aperçues.

Ombre(s)

Olivier Haralambon.

Un miracle de littérature au service de la petite reine, rarement aussi bien honorée. Le mystère subtil du vélo trouve ici non pas des résidus de rêve mais bien une extase du vivant, une quête du réel additionné, de quoi philosopher, en somme. «Pédaler, c’est faire sens, rien de plus, rien de moins», écrit Olivier Haralambon. «C’est habiter sur un mode privilégié ce lieu en nous où se lèvent les images.» Voici l’un des plus beaux textes français de ces dernières années, dont on se prend à relire des passages entiers pour en renouveler l’ampleur. C’est rare. Trop rare, pour ne pas s’y perdre corps et âme. Et oublier un peu les affres de l’actualité prolongées de superficialités. 
[BLOC-NOTES publié dans l’Humanité du 9 juin 2017.]

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