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Le marxisme et l'art. 5/ Travail et art. Par Roger Garaudy

Par Roger Garaudy A Contre-Nuit
Le marxisme et l'art. 5/ Travail et art. Par Roger Garaudy
Si l'art est né du travail, comment est-il arrivé
à avoir une existence indépendante ?
L'art est l'un des aspects de l'activité de
l'homme comme être transformateur de la nature,
c'est-à-dire comme travailleur.
Marx a montré comment, dans le processus du travail, l'homme produit des objets pour satisfaire ses besoins : l'ensemble de ces objets, qui n'ont d'existence et de sens que pour l'homme et par l'homme, constitue une « seconde nature », un monde de la technique et, au sens le plus large, de la culture, qui ne cesse pas, pour autant, d'être une nature, mais une nature humaine, une nature reconstruite selon des plans humains. Des relations nouvelles sont ainsi créées entre l'homme et cette nature constituée de produits humains et d'institutions humaines. En transformant la nature l'homme se transforme lui-même. L a création d’objets nouveaux est corrélative de l a création d’un sujet nouveau. Nous sommes loin ici de la conception idéaliste, fichtéenne par exemple, des rapports entre le sujet et l'objet, selon lequel le sujet seul était créateur, et loin aussi de la conception du matérialisme dogmatique, celui de d'Holbach, croyant que l'objet est un « donné » tout fait et immuable et dont le sujet n'est que le reflet passif. En effet, en multipliant les moyens de satisfaire ses besoins, l'homme se crée des besoins nouveaux, qui sont, comme le soulignait Marx dans ses Manuscrits
de 1844,
la véritable richesse humaine de l'homme. L'homme s'élève d'autant plus au-dessus de son animalité première qu'il se crée des besoins spécifiquement humains. Ces besoins n'expriment pas seulement cette relation immédiate et unilatérale avec la nature qui caractérise le niveau animal : satisfaire la faim ou riposter a une agression. Ils multiplient les rapports de l'homme avec le monde, rendant possible une forme immédiate de connaissance, celle de la science, qui ne peut se développer que dans l a mesure ou l'homme n’est plus cerné par des urgences immédiates mais où une certaine distanciation est possible par rapport au besoin. Cette distanciation permet le détour de l'imaginaire, du jeu conscient des projets et des dispositifs qui permettent de les réaliser, et, finalement, le détour d u concept. La conquête de la dimension artistique du travail
humain, comme de sa dimension scientifique,
exige également une distanciation interrompant le circuit direct entre le besoin et l'objet immédiat de sa satisfaction. Alors seulement devient possible une contemplation par laquelle l'homme ne perçoit pas seulement dans l'objet ce qui a en lui une signification utilitaire, pour se nourrir, se vêtir, travailler ou
se défendre, mais ce qui en cet objet
exprime l'acte créateur de l'homme. L'attitude esthétique commence lorsque l'homme se réjouit de découvrir dans l'objet qu'il a créé, non plus seulement un moyen de satisfaire u n besoin, mais ce qui, dans cet objet, porte témoignage de l'acte créateur de l'homme. Dans ses Manuscrits de 1844 Marx évoquait la nouveauté de l'homme qui ne travaille pas selon la loi d'une espèce mais universellement selon la loi de toutes les espèces, selon les lois de la beauté. L'art, né du travail, ne se sépare pas nécessairement de lui et, moins encore, ne s'oppose à lui. Il exprime au contraire la pleine signification de l'objet produit par le travail, ce que j'appellerai la « double lecture » de cette signification, lorsque l'objet présente pour l'homme une double « utilité »: son utilité immédiate, économique, en tant que produit capable de satisfaire un besoin déterminé et son utilité plus généralement « humaine » (je dirais presque spirituelle) en tant qu'objet renvoyant à l'homme sa propre image comme créateur, en tant qu'objectivation du pouvoir créateur de l'homme et éveillant en lui le sentiment de joie et de fierté, mais aussi d'angoisse et de responsabilité par le rappel constant de ce pouvoir créateur. Lorsque l'homme de l'âge d u bronze dessine une sorte de guillochage sur le vase d'argile qui lui sert à boire, le motif décoratif conquiert une certaine autonomie par rapport à la fonction strictement utilitaire de cet objet. L'homme s'y réjouit de son propre acte créateur. Un besoin nouveau, inédit dans le règne de la nature, vient alors de naître, et comme tous les autres besoins que s'est créés l'homme, comme tous les moyens qu'il a inventés pour les satisfaire, il va entraîner un enrichissement et une transformation profonde du sujet lui-même ; ses sens mêmes vont s'affiner et se développer. L'oeil capable non seulement de capter un signe évoquant la présence d'un danger ou d'une proie, mais de contempler l'objet, c'est-à-dire non de le saisir en fonction de la satisfaction d'une exigence biologique, de manière unilatérale, mais de jouir de cet objet dans sa totalité, comme objectivation de la subjectivité de l'homme, de ses angoisses, de ses espérances, de sa dignité de créateur, cet oeil est devenu un oeil humain. De même lorsque notre oreille distingue le bruit d'un moteur d'hélicoptère de celui d'un avion à réaction, ce sens est habité déjà par toute une culture, et plus encore lorsque dans la musique d'un orchestre elle discerne et éprouve comme une douleur la fausse note de l'un des violonistes. Nos sens, comme l'écrivait Marx, sont devenus théoriciens:
ils résument, dans une réaction apparemment
immédiate, tout le savoir et tous les pouvoirs acquis par l'humanité comme espèce au cours de son histoire. En eux vit et se développe toute la culture d'une société, au lieu que s'y perpétuent seulement les réactions immédiates et non cumulatives de l'instinct animal. Cette humanisation des sens est corrélative de l'humanisation de l'objet : les sens deviennent des sens humains par leurs relations avec cette nature humanisée qui est l'oeuvre du travail humain. La structure et le fonctionnement des organes des sens ont un fondement biologique naturel, mais ils sont devenus humains par une longue transformation historique et sociale des hommes. La formation des cinq sens, écrivait Marx,est l'oeuvre de l’histoire universelle des sociétés humaines. Le sujet qui dispose de ces sens n'est pas un individu isolé, c'est un être social qui entre en relations complexes avec la nature à travers la société et cette nature même est un produit du travail social.
Roger Garaudy
Extrait de "Marxisme du 20e siècle". Suite de la publication du chapitre "Le marxisme et l'art".
Illustration d'Hokusaï extraite du livre de R. Garaudy "Comment l'homme devint humain".
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