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Entrer au Panthéon : une nécropole républicaine pour immortaliser l’âme d’un pays

Publié le 06 juillet 2017 par Daniel Leprecheur

Cette décision fait sens : victime de la déportation, fervente dénonciatrice de la Shoah, l’ancienne ministre centriste œuvra par ailleurs sans relâche pour la légalisation de l’avortement et les droits des femmes tout en s’investissant dans la construction européenne avec conviction.

Elle rejoint ainsi les soixante-dix-sept autres occupants de la célèbre crypte, devenant de fait la cinquième femme inhumée en ces lieux prestigieux auprès de Sophie Berthelot, Marie Curie, Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle – Anthonioz.

Un véritable tournant que cette intronisation post mortem qui inscrit le combat pour le droit des femmes et l’avancée sociétale de la légalisation de l’IVG parmi les services rendus à la patrie reconnaissante.

Car l’entrée au Panthéon est chargée d’une symbolique républicaine riche, volontairement élaborée pour souligner les valeurs de notre Constitution. Ainsi l’histoire, la mission et l’évolution de cette nécropole d’État mérite qu’on s’y arrête car elle dépasse le cadre de la simple curiosité touristique et patrimoniale.

Le Panthéon : origines d’une nécropole républicaine

Il faut bien comprendre que le Panthéon à l’origine n’avait pas du tout cette vocation. Édifié en 1764  à l’initiative de Louis XV par l’architecte Germain Soufflot (du reste enterré dans l’église même en tant que créateur), le bâtiment était initialement un lieu de culte catholique destiné à accueillir les reliques de Sainte Geneviève, patronne de la capitale. De style néo classique, directement inspiré du Panthéon de Rome, il était également question que ses sous-sols abritent les défunts de la branche royale des Bourbon, d’où une capacité de quelques trois cents tombes, aujourd’hui occupées pour un quart seulement.

La Révolution Française va modifier ce projet de manière drastique. Alors que la Monarchie vacille, il importe de nourrir la fibre patriotique par des actions d’éclat, des gestes lourds de signification : l’idée de distinguer les révolutionnaires et d’honorer leur mémoire fait son chemin ; en 1791, l’Assemblée institue le Panthéon qui accueillera la dépouille des grands hommes qui ont servi le pays, à l’image de l’abbaye de Westminster où les politiques et militaires de l’Angleterre reposent dans le voisinage des souverains. Premier à y entrer, Mirabeau (qui en sortira ultérieurement tout comme Marat ou Dampierre). Viennent Voltaire et Rousseau.

Le principe est simple : à l’image de la basilique Saint Denis où reposent les rois de France (qui sera du reste pillée et démantelée en 1792 avec l’avènement de la Première République), la France révolutionnaire doit honorer ses héros.

Napoléon Ier perpétuera cette pratique, sélectionnant lui-même les élus à la panthéonisation, pour la plupart des militaires et des serviteurs de l’état qui lui furent fidèles (la moitié des occupants de la crypte y entrèrent durant son règne). A la Restauration dans les années 1830, la monarchie continue cette pratique tout en étant beaucoup plus discrète sur le sujet ; ainsi les tombes de Rousseau et Voltaire sont éloignées du public, tandis que le lieu retrouve sa fonction religieuse initiale, encore accentuée par le Second Empire.

Il faudra attendre 1885 pour que la 3eme République relance ce cérémonial, avec le décès de l’auteur Victor Hugo et son entrée en grandes pompes dans la crypte.

Le décret voté stipule : «  Les restes des grands hommes qui ont mérité la reconnaissance nationale y seront déposés ».

Entrer au Panthéon : une reconnaissance … et un symbole

La fonction du Panthéon étant de rendre hommage à ceux qui ont contribué à la grandeur de la France, tout le monde ne peut y être inhumé. S’ils ne sont pas institutionnalisés par une loi, un texte officiel précis, les critères de sélection, tacites, portent sur l’exemplarité de l’individu, le fait qu’il représente et honore les idéaux républicains ; son engagement doit correspondre aux valeurs prônées par la Constitution, endossées par le président.

Par contre la nationalité française n’est pas une obligation : ainsi on compte six ressortissants étrangers parmi les occupants, tous des fidèles de l’empereur Napoléon Ier. Il fut par ailleurs question de « panthéoniser » l’ensemble des membres du groupe de résistance Manouchian, Arméniens, Espagnols, Italiens, Roumains, Hongrois, Polonais …

Dans les couloirs des sous-sols qui couvrent toute la surface de la structure, on trouve donc, outre des militaires et des révolutionnaires, aussi bien des hommes politiques marquants comme Jaurès ou Gambetta, que des auteurs tels Dumas, Zola ou Malraux, des scientifiques comme le couple de Pierre et Marie Curie, également des résistants tels Pierre Brossolette ou Jean Moulin.

Certains de ces choix firent du reste polémique, comme l’intronisation de Zola à la source de débats multiples au lendemain de l’affaire Dreyfus. D’autres sont toujours en attente de transfert. Sur les quatre vingt une panthéonisations décidées, plusieurs sont encore en cours, notamment celle de Descartes officialisée en 2011 mais qui peine à devenir réalité. Du coup le crâne du grand philosophe repose toujours au Musée de l’Homme, tandis que son corps est inhumé dans l’église de Saint-Germain-des-Prés.

Un mot également des « accompagnants » : certains sont inhumés pour suivre leur conjoint, par respect pour un choix initial. Première à entrer au Panthéon, Sophie Berthelot l’est en tant qu’épouse de son chimiste et politicien de mari.

Antoine Veil quant à lui, sera le premier homme à accompagner sa femme, ce qui a une grande signification sociétale en matière d’égalité des droits. Restent ceux qui refusent d’y être placés. Le général de Gaulle a toujours fermement exprimé son opposition à pareille hypothèse. De même le fils d’Albert Camus a exclu la panthéonisation de son père, voulant éviter toute récupération politique de la cérémonie par la présidence Sarkozy alors en place et qui en avait fait la proposition. On le voit, les dernières volontés de l’intéressé ainsi que l’accord de la famille sont les données essentielles d’une équation aux fortes retombées pour le pouvoir.

Panthéonisation : un protocole officiel pour différentes formes de représentation

Héritée des lointaines croyances de l’Antiquité égyptienne, grecque et romaine qui n’hésitait pas à déifier ses grands hommes, l’entrée au Panthéon, après avoir été votée par le Parlement, puis arbitrée par les rois et les empereurs est désormais le fait du président de la République, qui en exprime la volonté par un décret.

Ce choix est à la fois motivé par le désir de reconnaître officiellement les mérites d’un serviteur de l’État mais également de prôner les valeurs qu’il a défendues, tout en exprimant sa propre vision des principes ancrés dans le comportement républicain. A ce titre, la panthéonisation n’est jamais anodine, encore moins le fait de retirer quelqu’un du Panthéon, un signe fort du changement d’orientation des politiques en place.

Exemple avec Marat, vénéré pendant la Révolution comme un patriote vertueux et intègre, panthéonisé en 1793, sorti en 1795 sous le prétexte qu’on ne pouvait adouber un citoyen que dix ans après sa mort, en fait largement critiqué pour sa violence et ses appels répétés au massacre des populations.

Une fois le décret édicté, c’est le ministère de la culture qui prend le relais pour organiser la cérémonie de transfert. Il faut bien prévoir deux mois pour mettre en place ce protocole assez lourd, entre autorisations d’exhumation et de transport de la dépouille ou des cendres, préparation du monument, orchestration du tracé, sécurisation du parcours, invitations, relations presse … et respect des codes. Car le cérémonial comprend toujours la remontée du convoi par la rue Soufflot qui mène du jardin du Luxembourg jusqu’au dôme du Panthéon, une remontée à laquelle officiels et particuliers assistent avec recueillement.

Le discours du président suit, puis l’entrée solennelle dans l’enceinte du bâtiment et le placement dans le caveau. Précisons que ce genre de manifestation a toujours attiré la curiosité des médias, l’entrée de Victor Hugo ou de Zola a été maintes fois photographiée, caricaturée par les journalistes de l’époque. Aujourd’hui, chaque translation fait l’objet de retransmissions télévisuelles importantes, sans compter un nombre considérable d’articles et de reportages, de débats préliminaires.

Une fois dans la crypte, le corps ou ses cendres sont placés dans un mausolée blanc de forme classique assez épurée, inscrit au nom de la personne avec les dates de naissance et de mort. Ces sépultures sont uniformes, hormis quelques-unes qui se singularisent comme celles de Voltaire, de marbre brun et couverte d’ornementations et de fleurs de deuil.

On les trouve réparties dans les différentes chapelles qui composent la crypte. Fresques et plaques commémoratives sont également très présentes, rendant hommage à des individus qui ne sont pourtant pas enterrés là. Ainsi le poète et chantre de la négritude Aimé Césaire repose en Martinique, selon sa volonté ; il a néanmoins été panthéonisé grâce à une fresque qui célèbre ses mérites et son œuvre. Idem pour les écrivains morts pendant les deux guerres mondiales, dont les noms apparaissent sur des panneaux commémoratifs parmi lesquels on trouve Péguy, Segalen, Apollinaire, Desnos, Saint Exupéry

Un autre plaque rappelle le rôle des Justes qui sauvèrent les juifs de la déportation ; on trouve aussi celui de Toussaint Louverture qui lutta contre l’esclavage. En tout ce sont plus de mille noms qui sont cités.


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