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PEROU : Bref bilan de la première année de gouvernement du président Kuczynski et emprisonnement de l'ancien président Humala et de son épouse pour corruption

Publié le 11 août 2017 par Slal

Mariella Villasante Cervello, IDEHPUCP, Lima

Août 2017

En juillet 2017, le président Kuczynski a terminé la première année de son mandat avec un bilan très décevant, même si cela était prévisible compte tenu de son étroite marge de manœuvre politique. En effet, son gouvernement n'a pu s'extraire de l'impasse dans lequel il se trouve depuis que son triomphe électoral a été affaibli par la force politique que représente le parti « Fuerza popular » dirigé par Keiko Fujimori, fille du dictateur Alberto Fujimori, qui a failli gagner la présidence du Pérou (elle a obtenu 49% des voix contre 51% pour Kuczynski).

Message à la nation du président Kuczynski (à gauche le vice-président Martín Vizcarra). Lima le 28 juillet 2017 (La República)

Plusieurs facteurs expliquent cette situation : le triomphe du populisme d'extrême droite représenté par la famille Fujimori ; l'abandon des recommandations de la Commission de la vérité et la réconciliation [CVR], notamment en matière de restructuration de l'État, de lutte contre la corruption, et d'amélioration des conditions de vie de la moitié du peuple péruvien. Selon l'Institut national de statistique, 20,7% des Péruviens vivent en situation de pauvreté et 3,8% en situation de pauvreté extrême ; sur un total de 24,5% de pauvres, 28% appartiennent aux minorités ethniques quechua, amazonienne et africaine ; enfin, 8% des pauvres extrêmes habitent dans la région de la cordillère (sierra), et 6% en Amazonie. De plus, 32,9% de la population se trouve en situation « vulnérable ». Ainsi, 57,4% des Péruviens vivent dans des conditions très difficiles, avec un accès très limité à l'alimentation, aux services publics et aux organismes de santé (INEI, Peru 21).

Si la famille Fujimori continue de représenter un « espoir » pour le peuple pauvre et sans éducation, en même temps qu'un excellent « partenaire » pour les élites riches, c'est parce que le système clientéliste mis en place par Alberto Fujimori continue de sévir dans le pays. En particulier dans les départements pauvres qui étaient au cœur de la guerre civile péruvienne des années 1980-2000 (Ayacucho, San Martín, Junín), mais aussi ceux du nord (La Libertad, Lambayeque) et de l'Amazonie sud (Madre de Dios).

Carte de la pauvreté au Pérou selon les départements (INEI, dernier recensement national 2010)

Après l'année 2000, aucun gouvernement n'a été en mesure de déconstruire les réseaux de clients/patrons qui se sont imposés partout au cours de la décennie 1990, d'abord au sein de l'État et des Forces armées, mais aussi dans le cadre des entreprises, et jusque dans les villages les plus reculés du pays. Ces réseaux ont été constamment alimentés par la corruption et par l'argent sale distribué en échange de « services » rendus. Plusieurs anciens ministres d'Alberto Fujimori sont restés dans les gouvernements de Toledo, de García et d'Humala, mais aussi dans le gouvernement actuel. Ainsi par exemple, du ministre des Relations extérieures, Ricardo Luna, qui fut un défenseur du coup d'État d'avril 1992 sur la scène internationale. Luna joua un rôle actif pendant son mandat vis-à-vis de Washington, entre 1992 et 1999, alors qu'il avait contribué à dresser une « liste noire » des 117 diplomates péruviens qui furent renvoyés en 1992. Le journaliste d'investigation Gustavo Gorriti, qui rend compte de ces faits, en a été témoin car il se trouvait à l'époque aux États-Unis, après avoir été libéré des geôles fujimoristes (Caretas n°2498, 27 juillet 2017). A cette époque, Ricardo Luna avait adressé une note à un journal nord-américain (The New Republic) qui avait publié un article dans lequel Gorriti dénonçait la corruption du bras droit de Fujimori, Vladimiro Montesinos ; il refusa également de donner crédit aux dénonciations visant la corruption liée au trafic de drogue des Forces armées. Ainsi, sous prétexte de défendre le Pérou, Luna représentait en réalité la mafia qui le contrôlait. Gorriti rappelle également que le 14 juillet 1992, les représentants du gouvernement avaient déserté la réception donnée par l'ambassade de France qui avait invité les dirigeants de l'opposition, et que leur attitude relevait probablement de cette initiative. N'est-il pas curieux que le même ministre des Relations extérieures, Ricardo Luna, a interdit cette année encore à ses fonctionnaires d'assister à la fête du 14 juillet à l'ambassade de France à Lima ? Cela alors même que le président Kuczynski et son épouse honoraient l'événement de leur présence. Il y a là de quoi interroger fortement l'étrange choix de Luna.

Après une année de gouvernement, le bilan reste très décevant, non seulement parce que le président se montre incapable de présider le pays et qu'il reste un étranger pour la majorité de la population, mais aussi parce qu'il n'a montré aucune habilité politique à faire avancer ses programmes malgré l'opposition constante d'un Congrès majoritairement composé de fujimoristes (73 sur un total de 130). Les meilleurs analystes péruviens s'accordent pour affirmer que Kuczynski a choisi un gouvernement de technocrates et qu'il manque cruellement de personnalités politiques connues de la population. Des congressistes de l'opposition ont signalé également le manque de volonté politique pour décentraliser le pouvoir économique et politique et ils ont insisté sur le fait que le président et son gouvernement s'occupent en priorité de Lima et abandonnent le reste du pays. La promesse d'obtenir 4% de croissance reste illusoire. Et le message à la nation du 28 juillet n'a abordé ni les mouvements sociaux de Cusco, ni la situation du trafic de drogue dans le VRAEM (Vallée des fleuves Apurímac, Ene et Mantaro), ni aucune mesure concrète pour améliorer la question de la sécurité des citoyens. Autant de faits qui expliquent le bas niveau de popularité du président, estimé à 34% en juillet 2017. Les personnes qui désapprouvent son gouvernement considèrent qu'il « ne se préoccupe pas de la sécurité des citoyens », qu'il « n'a pas d'autorité », et qu'il « n'a pas un caractère fort ». Le Premier ministre Fernando Zavala et le ministre de l'Intérieur, Carlos Basombrío, ont obtenu 31% d'approbation et 45% de rejet (Enquête IPSOS au niveau national, La República).

A cela s'ajoute l'absence d'un parti politique disposant d'une représentation réelle dans les régions du pays ; et les congressistes du Parti pour le changement (PPK, sigle du nom du président) se montrent dans l'incapacité à défendre les projets du gouvernement. Comme on pouvait s'y attendre, les congressistes fujimoristes ont passé leur temps à mettre des bâtons dans les roues des projets et ont obtenu la démission de plusieurs ministres accusés de « fautes » inexistantes.

Rencontre entre le président et Keiko Fujimori, Palais du gouvernement, le 11 juillet 2017 (Reuters)

Face à cette situation, le président a choisi d'envisager la possibilité d'accorder la grâce à Alberto Fujimori (78 ans), qui la demande depuis plusieurs années. L'impunité deviendrait ainsi un calcul de politique politicienne. Le fait que Fujimori ait été condamné à la prison pour des violations des droits humains, et pour des actes de corruption massive, ne semble inquiéter ni le président ni la classe politique ultra libérale qui le soutient et qui cherche seulement à continuer à faire de l'argent. Lors de la rencontre entre le président et Keiko Fujimori du 11 juillet 2017, au Palais du gouvernement, on pensait qu'il allait annoncer cette grâce. Mais il n'en parla pas, ni le 28 juillet lors de son message à la nation.

Alberto Fujimori sortant d'une clinique, mars 2016 (Reuters)

Une partie de la population de Lima toujours adepte de la démocratie et des droits humains, et opposée ouvertement à la famille Fujimori qui prétend nier les crimes contre l'humanité commis par Alberto Fujimori, a organisé une manifestation importante le 7 juillet 2017, tentant de sensibiliser le reste de la population au danger que pourrait impliquer pour la démocratie une libération du dictateur Fujimori. Cette mobilisation a, semble-t-il, stoppé la décision du président (La República du 7 juillet , voir aussi Le Monde du 19 juillet 2017). Du côté fujimoriste, on constate que les luttes de clans pour s'assurer du pouvoir interne ont bel et bien commencé. Les partisans de Keiko Fujimori se refusent à toute négociation sur la grâce présidentielle au bénéfice de Fujimori, probablement parce que cela devrait inclure des concessions qu'ils ne sont pas disposés à accorder. L'autre clan est dirigé par le fils cadet Kenji qui travaille depuis longtemps à suivre le chemin tracé par son père, développant surtout un populisme tourné vers les populations rurales pauvres. Le clan de Kenji, assez représenté au Congrès, exige la grâce comme préalable à une « grande réconciliation nationale » ; il exprime tout simplement un désir d'impunité et d'oubli, ouvertement demandés par la propagande de Fujimori.

Marche contre la grâce à Fujimori, Lima 7 juillet 2017 (La República)

De toutes les manières, on sait déjà que la défense des droits humains, mais aussi la poursuite des actions judiciaires relatives aux massacres et aux exécutions des Forces armées ou des terroristes du Sentier Lumineux ne figurent pas à l'ordre du jour de l'agenda présidentiel. Bien au contraire, lors de la cérémonie pour le 28e anniversaire de la Police nationale, le 6 décembre 2016, Kuczynski s'est déjà exprimé sur la « nécessité d'oubli » des crimes des forces de Police, dans un discours qui rejoint les thèses fujimoristes (Chronique politique du Pérou 2016, février 2017 ).

En outre, la très influente Coordinadora nacional de derechos humanos a publié un rapport sur la première année du gouvernement centré sur la démocratie et les droits humains dans lequel les auteurs reconnaissent ne pas s'opposer à la grâce humanitaire qui serait accordée à Alberto Fujimori à condition que les médecins détectent un état de santé suffisamment grave pour justifier sa sortie de prison lui permettant de finir ses jours entouré de sa famille. Néanmoins, la CNDH s'oppose fermement à l'usage politique de cette grâce dans le but d'asservir la justice et de favoriser des intérêts subalternes. La CNDH reconnaît également les avancées du ministère de Justice liées au conflit armé interne, notamment les progrès des procès en cours depuis 30 ans, et les réparations civiles ; cependant, la création d'une Direction générale de recherche de personnes disparues, censée concrétiser la Loi de recherche des disparus, n'a pas entraîné la mise en place d'une Banque génétique des disparus, et aucune nouvelle recherche n'a été entreprise depuis un an. Il reste encore à réformer le Plan intégral de réparations pour reconnaître les victimes des violations sexuelles. Enfin, la violence exercée contre les femmes et les meurtres devenus presque ordinaires, restent des graves problèmes de société qui ne sont pas sanctionnés par la Police, le ministère Public et le pouvoir judiciaire. Dans ce cadre, les stérilisations forcées de plus de 300,000 femmes organisées par le régime de Fujimori n'ont pas reçu l'attention du gouvernement jusqu'à présent ; le gouvernement a créé un registre de victimes de stérilisations forcées qui ne dispose d'aucun budget de fonctionnement, et aucun cas n'a été porté devant la justice. La CNDH conclut en affirmant que le gouvernement a fait très peu pour les droits humains par manque de volonté politique et par la faute d'une majorité au Congrès qui voudrait au contraire les restreindre.

Marche des victimes de stérilisations forcées, 28 juillet 2016 (CNDH)

Dans son message à la nation du 28 juillet 2017, Kuczynski a tenté de justifier la maigreur de son bilan en évoquant les graves crises que le pays a traversées, et traverse encore, dont le phénomène El Niño, ou la découverte de l'énorme corruption associée à l'entreprise brésilienne Odebrecht. Certes, on compte en milliers les personnes qui ont tout perdu à cause d'El Niño, et il est patent que les effets du scandale Odebrecht se font encore sentir. Mais cela ne peut pas expliquer l'inertie du gouvernement face aux problèmes de sous-développement des 30 millions de Péruviens.

Le sociologue Sinesio Lopez considère que le gouvernement est totalement coincé par le Congrès majoritairement fujimoriste, que l'économie est presque paralysée, que les Péruviens ont peur de l'insécurité, que la lutte contre la corruption n'est pas correctement conduite, que la reconstruction du nord du pays, détruit par El Niño, est très lente, et que le pays se divise encore une fois entre les fujimoristes et les autres (La República du 6 juillet 2017).

Emprisonnement d'Ollanta Humala et de son épouse Nadine Heredia : justice ou vindicte ?

La corruption associée à l'affaire Lava Jato, où sont impliqués Odebrecht et d'autres grandes entreprises brésiliennes, a déjà fait tomber le gouvernement de Dilma Roussef, l'héritière de Lula da Silva au Brésil, et Lula a été condamné à 10 ans de prison pour corruption. Rappelons que depuis les révélations de Marcelo Odebrecht en décembre 2016, un certain nombre d'ex-présidents brésiliens sont accusés de corruption (José Sarney, Fernando Collor de Mello, Fernando Henrique Cardoso). D'autres présidents latino-américains affrontent de graves accusations de corruption (Cristina Fernandez de Kirchner, Carlos Menem en Argentine ; Antonio Saca et Mauricio Funes au Salvador). [Sur l'affaire Odebrecht au Pérou, voir la Chronique politique 2016].

C'est dans ce cadre que l'ami de Lula, l'ancien président Ollanta Humala et son épouse Nadine Heredia, ont été mis en prison préventive pour 18 mois depuis le 13 juillet 2017, en attente de leur procès pour corruption et enrichissement illicite. Le procureur Germán Juarez a préconisé cette mesure que le juge Richard Concepción Carhuancho a entérinée. Ils sont accusés d'avoir reçu 3 millions de dollars d'Odebrecht pour leur campagne présidentielle de 2011, et ils auraient perçu également de l'argent du dictateur Hugo Chavez pour leur campagne présidentielle de 2006. Des indices évidents confirment ces accusations, dont les déclarations des membres du Parti nationaliste qui ont récupéré des valises pleines d'argent à l'ambassade du Venezuela ; les déclarations de Jorge Barata et de Marcelo Odebrecht concernant l'argent donné directement à Humala ; et des faux contrats signés par Heredia pendant le mandat de son époux. On a également trouvé des virements d'argent de deux entreprises vénézuéliennes sur le compte bancaire d'Heredia et de certains de ses proches ; en outre, le Bureau national chargé des élections (ONPE) a détecté des sommes d'argent non déclarées par le Parti nationaliste lors de la campagne présidentielle de 2011 ; enfin, les agendas de Nadine Heredia (qu'elle refusait de reconnaître comme siens) sont explicites sur tous ces mouvements financiers (El Comercio du 5 août 2017).

Humala et Heredia arrivant au Palais de justice le 13 juillet 2017 (La República)

Humala et Heredia ont fait appel de cette décision, mais la chambre pénale présidée par le juge César Sahuanay a refusé leur demande en raison de trois faits nouveaux : d'abord, le pouvoir accordé en décembre 2016 à Rosa Heredia (la cousine de Nadine Heredia), l'autorisant à voyager avec ses trois enfants à l'intérieur du pays ou à l'étranger. Deuxièmement, selon des enregistrements téléphoniques obtenus de manière légale, Humala a tenté de payer le silence des témoins de l'Affaire Madre Mía (Tingo María), nom de la Base anti-subversive dans laquelle Humala (sous le pseudonyme de « capitaine Carlos ») ordonnait les exécutions arbitraires des détenus accusés de terrorisme. En mai 2017, deux militaires qui se trouvaient sous ses ordres ont témoigné devant le procureur chargé des délits de terrorisme et de violations des droits humains (La República du 8 mai 2017). Pour mémoire, les exécutions arbitraires constituaient une stratégie militaire ordinaire entre 1980 et 2000 ; or si un procès s'ouvre sur cette affaire, il faudra impliquer tous les hauts responsables qui donnaient les ordres et qui n'ont jamais été jugés pour ces faits.

Enfin, en raison de leurs liens avec Odebrecht, Humala et Heredia seraient en contact avec une organisation criminelle internationale susceptible de les aider à échapper au procès. Actuellement, on attend que le procureur présente son accusation formelle pour commencer le procès. Entretemps Humala reste dans la prison Barbadillo de la DIROES (Dirección de operaciones especiales de la Polícia), où est emprisonné également Alberto Fujimori. Nadine Heredia a été emprisonnée à la prison Vírgen de Fátima, annexe de la prison des femmes de Chorrillos.

Les anciens présidents Alejandro Toledo et Alan García sont également associés à la corruption d'Odebrecht et à d'autres affaires illégales. Toledo est accusé d'avoir reçu 20 millions de dollars d'Odebrecht pour le marché de la route Interocéanique Sud qui relie le Pérou au Brésil. Le juge chargé de cette affaire a lancé un mandat international mais Toledo refuse de rentrer au pays et se trouve en fuite aux États-Unis. Les demandes d'extradition sont restées sans réponse jusqu'à ce jour. García est également accusé d'avoir perçu de l'argent sale d'Odebrecht pour obtenir le marché de la ligne 1 du métro de Lima ; et plusieurs fonctionnaires de son premier gouvernement (1985-1990) sont déjà en prison.

Les anciens présidents García, Humala et Toledo. Lima le 21 janvier 2014 (Peru.com)

Il faut ajouter que le dictateur Fujimori et Pedro Pablo Kuczynski ont eux aussi entretenu des relations avec Odebrecht, mais il n'y a aucune accusation formelle à leur encontre, du moins pour le moment. Il faut rappeler que Marcelo Odebrecht a déclaré qu'ils « donnaient de l'argent à tous les politiciens qui avaient des chances de remporter des élections, et les détails sont connus de Jorge Barata (représentant de l'entreprise au Pérou) » ; en 2011 il s'agissait d'Humala, de Keiko Fujimori, de Kuczynski, de Toledo et de Luis Castañeda (actuel maire de Lima). On vient d'apprendre, le 6 août, que l'ONG dirigée par l'épouse de García, Pilar Nores, recevait de l'argent sale d'Odebrecht durant le second mandat de son époux. Le ministère public a ordonné une enquête à l'encontre de Garcia, de son épouse Pilar Nores et de 31 fonctionnaires de son second mandat (La República du 7 août 2017).

Compte tenu de tous ces faits, on doit bien se demander avec la journaliste d'investigation Rosa Maria Palacios, pourquoi toutes ces personnalités politiques ne se retrouvent pas en prison préventive à l'instar d'Ollanta Humala ? (La República du 3 août 2017). Le fait que la justice péruvienne ait agi de manière très rapide à l'encontre de ce dernier et de son épouse Heredia, mais qu'elle reste passive, ou au moins attentiste, face aux autres personnalités politiques lui enlève une part de crédibilité.

Quelles ont été les réactions à l'emprisonnement de Humala et d'Heredia ? Les époux continuent de nier leur culpabilité et clament leur innocence. Humala a déclaré qu'ils sont victimes d'abus de pouvoir et qu'ils vont défendre leurs droits (La República du 14 juillet 2017). Comme on le sait, Humala a gagné en 2011 en grande partie parce que les Péruviens voulaient voter « contre Keiko Fujimori ». Néanmoins, de nombreux intellectuels de gauche, et des activistes des droits humains avaient cru que son programme de « grande transformation » était viable. Aujourd'hui, l'avocat Ernesto de la Jara par exemple, ancien défenseur des droits humains pendant la dictature de Fujimori, reconnaît que s'il avait su que Humala était le « capitaine Carlos » et qu'il avait commis des crimes à la base militaire Madre Mía, il aurait préféré ne pas voter pour lui, et affronter le retour du régime fujimoriste. Or, des indices concordants semblent indiquer que Humala s'est rendu responsable de tortures et de meurtres, et en conséquence il devra être jugé ainsi que tous les autres chefs militaires qui ont ordonné et caché ces atrocités (Revista Ideele n°272 ).

Ollanta Humala, « Capitaine Carlos », Base militaire Madre Mía, 1992 (Revista Caretas)

Je pourrais ajouter que tous les cinq ans, nous autres Péruviens, votons avec la conviction qu'un nouveau président devrait améliorer la situation de sous-développement, de mauvaise gouvernance et de manque de justice après les vingt années de conflit interne. Or il n'y a rien de nouveau sous le soleil depuis novembre 2000 (chute de Fujimori) et la fin du gouvernement de transition (juillet 2001). Les 16 000 disparus sont toujours disparus et la justice contre les responsables civils et militaires des atrocités pendant la guerre est lente, voire inexistante ; de plus, l'ultra libéralisme est toujours présenté comme la panacée de la croissance économique, et personne ne veut reconnaître que la bonne croissance des années 2000-2010 était due aux bas prix des matières premières, et non pas à une amélioration des structures économiques du pays. Les hommes d'affaires maintiennent leurs privilèges grâce aux finances spéculatives, non pas grâce à la création d'entreprises pourvoyeuses d'emplois. Ils continuent de protéger les fujimoristes car leur idéologie populiste et corrompue convient parfaitement à leurs aspirations à l'enrichissement facile.

Actuellement, Keiko Fujimori veut rester seule maîtresse de son parti (en écartant son frère Kenji, lequel a été sanctionné par le parti le 18 juillet pour 60 jours en raison de ses « mauvaises conduites » sur les réseaux sociaux), et principale partenaire politique du président Kucynski et des élites économiques du pays. Sa situation judiciaire risque cependant de changer rapidement. On vient d'apprendre en effet que trois fonctionnaires d'Odebrecht liés au cas péruvien sont devenus des délateurs, et ont rejoint les 77 fonctionnaires qui ont adopté cette modalité judiciaire en échange d'une réduction de peines. Il s'agit de Luis Alberto Meneses Weyll (Route Interocéanique Pérou-Brésil), Luiz Antonio Mameri (ex-PDG d'Odebrecht en Amérique latine et Angola), et Rogerio Santos de Araujo (haut fonctionnaire chargé du Gazoeduc). Ainsi, après les preuves de l'envoi d'argent à Keiko Fujimori trouvées dans les portables de Marcelo Odebrecht (fin 2010 et début 2011), le procureur péruvien chargé de cette affaire, Alonso Peña Cabrera, espère obtenir des informations précises sur les montants de ces virements dans les jours qui viennent (La República du 7 et du 8 août 2017).

Keiko et Kenji Fujimori (qui venait d'annoncer ses prétentions à la présidence en 2021). Lima, 21 avril 2016 (La República)

Les preuves des affaires de corruption les plus importantes en Amérique latine sont en cours d'analyse. Selon les autorités brésiliennes le volume des preuves correspond à 250 millions de bibles digitalisées ; ainsi jusqu'au début de cette année, on a eu accès à plus de 700 portables et plus de 500 ordinateurs. Mais tôt ou tard les preuves de la corruption des hauts fonctionnaires de l'État péruvien, et des autres pays de la région, seront mises au jour, et on pourra juger de l'étendue de cette affaire. Si la justice est indépendante, Keiko Fujimori devrait tomber rapidement ; il en va de même des anciens présidents Toledo et García.

Le président Kuczynski reçoit l'ancien président García chez lui (San Isidro), le 29 août 2016 (RPP)

Le président Kuczynski a déclaré une nouvelle fois qu'il n'a rien reçu d'Odebrecht, rappelant qu'à l'époque il « était très bas dans les sondages et dans ces conditions pourquoi ils auraient voulu investir sur un candidat qui allait perdre, » (RPP le 4 août 2017). Il a rappelé l'importance de son projet de réforme du Conseil national de la magistrature, présenté le 28 juillet, qui devrait mettre un terme à l'élection de ses membres en fonction de leur adhésion politique. L'intention de rendre transparentes les élections de ce conseil semble pertinente, encore faudrait-il qu'elle se concrétise...

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