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Suicide et automutilation : quelques pistes d'aide

Publié le 25 juin 2007 par Marc Gauthier

Après avoir tenté de présenter les éléments qui m’apparaissent indispensables pour bien comprendre les comportements d’autodestruction extrêmes que sont le suicide et l’automutilation, j’aimerais proposer une ou deux pistes pour aider les personnes touchées par ces situations. C’est là aussi une approche qui doit être faite très humblement, en oubliant toute prétention de trouver une solution standard applicable pour tous et en toutes circonstances. Car ces situations sont éminemment intimes et si elles présentent probablement des points communs dans leurs manifestations et dans leurs causes, leurs solutions restent toutefois éminemment personnelles. En cela je rejoins en partie je crois le commentaire de Stricto fait sur mon billet précédent.

C’est d’ailleurs par cela qu’il me semble devoir commencer : la prise en compte de la singularité de chaque cas, de chaque souffrance qui se trouve derrière l’expression de cette violence exercée contre soi. En d’autres termes, la première chose qui me semble importante pour aider des personnes suicidaires ou qui se mutilent, est la capacité à leur proposer une présence humaine sincère, une proximité, une attention, une écoute réelle, débarrassée d’a priori sur ce qui devrait ou ne devrait pas expliquer leur sort. C’est savoir être là, sans s’imposer en devenant un nouvel élément qui parasite la personne. C’est savoir, comme je l’écrivais lors de mon travail sur l’aide, offrir un point d’appui à l’autre, tout en ne s’immisçant pas dans son espace personnel à un point qui deviendrait une douleur supplémentaire en étant un autre témoignage que son besoin réel est ignoré. Difficile à décrire par des mots tant il s’agit ici de comportements, d’un être avec l’autre, mais cela recouvre ce que j’écrivais en introduction : c’est la qualité de la démarche humaine que l’on propose qui joue probablement le rôle le plus important.

Cette présence que l’on propose est délicate à définir pour la personne qui cherche ici à aider. Dans une relation d’aide moins décisive que celle qui s’adresse à des suicidaires l’espace personnel qu’il convient de respecter chez la personne que l’on aide est déjà difficile à déterminer. Mais ces contours sont essentiels à établir puisque, comme je l’avais déjà écrit, de cela dépend la capacité de l’individu au secours duquel les autres viennent de se rendre à nouveau maître de son parcours. Son objectif à lui est en quelque sorte de rompre la lien de dépendance que l’aidant à dû créer pour lui venir en aide.

Dans le cas d’attitudes proches du suicide ou de la mutilation, cet espace à occuper chez l’autre est peut-être encore plus difficile à saisir. Car la personne qui en vient à ces extrémités s’est souvent détachée de façon radicale de son entourage, et même de tout entourage possible. Cela n’est pas forcément visible d’un point de vue extérieur, mais en elle le lien est rompu, ou il est prêt à se rompre. Comme je le disais dans mon billet précédent, une personne suicidaire ou qui se mutile ne communique plus avec son entourage, ou seulement de façon dégradée. La parole ne lui convient plus comme outil d’expression, elle lui est insuffisante, inefficace. Elle ne sait plus dire la douleur intérieure qui est vécue, et cette impossibilité du langage devient elle-même une nouvelle source de douleur, un enfermement supplémentaire.

L’individu ainsi a tendance à fermer son monde, à se blottir dans sa bulle et à en interdire l’accès aux autres. Peut-être ceci se déroule-t-il également dans la logique du désespoir que j’avais indiqué, à savoir que l’intervention des autres crée, avec les espoirs qu’ils peuvent apporter, et tous les risques de déception que cela implique, une situation d’incertitude, une nouvelle attente en tension que la personne avait supprimée en se plongeant seule dans son désespoir. Alors qu’en vivant seule son malheur, elle « clarifiait » sa situation, elle supprimait l’indétermination de son avenir. C’est peut-être là une forme de ce désespoir de l’infini dont parle Kierkegaard dans son traité du désespoir : la crainte de l’avenir indéterminé et insaisissable. Il y aurait sans doute beaucoup à ajouter sur ce point, car il est probable que le désespoir s’exprime en fait sur le mode d’une tension incessante entre crainte et espoir, d’une variation interne tendant vers la tristesse presque parce qu’elle ne s’est pas affranchie de l’espoir. Cela rejoindrait d’ailleurs le point que j’indiquais sur le calme des personnes ayant pris leur décision de se suicider, qui parfois témoignent alors d’un apaisement étonnant si l’on songe qu’elles vont se donner la mort.

On comprend que, face à ces portes fermées, les personnes qui voudraient apporter leur aide se sentent désemparées, privées de moyens. Le dilemme qu’elles doivent résoudre est immense. D’une certaine façon, elles se retrouvent elles aussi seules, et sans moyens de communiquer. On retrouve partout le rôle des boucles de relations interpersonnelles, qui font que ce que vit l’un est renvoyé à l’autre et le met dans les mêmes conditions d’être.

Il convient toutefois d’être prudent sur cet espace personnel que l’on doit respecter chez la personne que l’on aide. Dans le cas de l’aide aux personnes tentées par le suicide ou qui se mutilent, cette attention ne peut être un objectif en soi, et souvent même faut-il s’en méfier. Jean-Pierre Cléro l’avait indiqué dans le texte que j’avais repris pour mon analyse sur l’aide : entre la personne suicidaire et celle qui tente de l’aider se noue un dialogue et un débat autour de valeurs qui, pour la première l’amènent à vouloir attenter à sa vie, et pour la seconde à la protéger. Il y a là une confrontation, et l’objectif de l’aidant ici n’est pas de laisser l’autre persister dans ses opinions. Il lui faut au contraire parvenir à l’en faire changer, et à l’amener à partager les idées qui nous font vouloir la vie plutôt que la mort. Dans cette mesure il est bien nécessaire, dans ce cadre de l’aide à des personnes suicidaires ou qui se mutilent, de s’immiscer en partie dans leur espace personnel et de les en extraire pour modifier leurs perspectives destructrices. L’aidant doit gagner cette bataille des valeurs s’il veut parvenir à sauver l’autre. C’est l’issue de ce débat intime qu’il crée chez la personne en proie au désespoir qui doit être l’objet de son à-tension.

Pour renforcer ce point, je note que dans bien des cas, la seule solution qui reste à l’entourage pour prévenir un drame est d’utiliser la contrainte physique, de priver l’individu de sa liberté afin de l’empêcher de commettre le pire. Pas besoin de développer sur ce point tant il paraît évident.

On comprend donc qu’un des nœuds principaux qui doit être dénoué pour aider des personnes voulant se suicider ou qui en viennent à se mutiler est celui du lien social, des relations entretenues avec les autres, qu’il s’agisse des proches mais aussi des moins proches. Il y a un dialogue perpétuel entre nous et les autres, qu'il soit verbal ou non verbal, qu'il s'exprime par des mots ou par des actions, des choix, des orientations, etc. Et notre équilibre intérieur vient de l'équilibre de ce dialogue, car nous sommes autant le résultat de ce qui nous est propre que de ce que nous partageons avec les autres. Albert Jacquard disait quelque chose que j'aime bien à ce sujet: "je suis les liens que je tisse avec les autres". Cette phrase simple montre bien l'importance de la place des autres dans notre construction personnelle, dans notre équilibre. Une personne qui se mutile, ou pire qui envisage le suicide, est une personne chez qui cet équilibre et ce dialogue naturel avec les autres s'est rompu. C'est pour cette raison que le fait de pouvoir parler à une personne de son mal-être, de pouvoir retrouver quelqu'un qui nous écoute et nous permet de "mettre des mots sur les maux", et que ceci soit entendu, est important. Parce que cela renoue un peu de ce dialogue humain qui s'est rompu. Cela nous réinsère dans un échange qui nous est indispensable.

Je m’arrête là pour aujourd’hui. A priori je ne prévois pas de traiter à nouveau de ce sujet. Néanmoins, si certaines réactions me poussent à répondre sous forme de billet, je le ferai. Je sais que tout cela n’est pas complet. En fait, ce qui m’intéresse le plus sur ces questions, est d’appréhender la façon dont on peut écouter le désespoir si particulier qui préside à ces formes extrêmes d’autodestruction, et y apporter une aide. D’un point de vue comportemental c’est cela qui me semble le plus ardu à réaliser, mettre une camisole à quelqu’un ne relevant pas d’un problème comportemental mais d’une nécessité pratique. J’espère que ce parti pris ne dérangera pas la lecture de ces billets.


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