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Congo. L’aube sanglante de la modernité

Par Balndorn
Congo. L’aube sanglante de la modernité
« Mais il y a une autre histoire, une histoire plus concrète, une histoire plus large que celle du libre-échange et qu’on pourrait prendre par n’importe quel bout et qui déroulerait devant nous sa pelote, toute sa série d’aventures et de profits, sa longue suite de droits affermés par les princes, ses compagnies commerciales, ses monopoles, et puis – soudain – ses milliers de petites ficelles : Initiative privée ! Dérégulation du trafic ! Concurrence ! »Il était une fois une modernité capitaliste qui reposait sur un massacre mis sous silence : la conférence de Berlin, qui, en 1884, partagea l’Afrique entre les grandes puissances européennes, et autorisa le roi Léopold de Belgique à posséder en son nom propre l’immense territoire du Congo. Une barbarie peu évoquée – et pour cause, elle met en crise le fragile équilibre de l’Histoire officielle – qu’Éric Vuillard ressuscite des tréfonds de la mémoire collective.
Aux racines du mal
Comme dans un cabinet des horreurs, Vuillard expose les responsables des massacres au Congo. Non par goût du macabre ; mais pour rappeler la vivante actualité de ces carnages. À l’instar de ces photographies d’enfants aux mains coupées sur ordre de Léon Fiévez, exécutant de Léopold, les images-chocs doivent déclencher en nous un réflexe pathétique, au sens plein du terme : nous secouer, nous indigner, déclencher en nous l’étincelle du rejet. « Leurs yeux de papier nous font sentir si fort une chose dedans, qui à la fois étouffe et aspire et crie notre petitesse capable d’énormité. » Le sinistre découpage de l’Afrique et l’exploitation personnelle du Congo par Léopold ne s’arrêtent pas à la décolonisation. Par un jeu sarcastique d’actualisation, Vuillard donne à voir, en écho aux cruels portraits des hommes de main de Léopold, les visages du Mal contemporain : banquiers, financiers, tous descendants directs des ambassadeurs de Berlin en 1884. En France, nous pouvons nous targuer de notre Georges Chodron de Courcel national, héritier du représentant français à Berlin, qui multiplie les titres dans les plus grandes multinationales françaises et européennes : on entend encore, derrière ses titres ronflants, les cris d’enfants congolais à qui l’on coupe les mains… 
« L’Histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce »
Éric Vuillard ne réfère pas directement à Marx, mais la manière dont il revient constamment sur les mêmes objets, les mêmes lieux, les mêmes personnes, provient de l’analyse de l’Histoire du penseur allemand.Son style, bourré à la parabate (figure rhétorique consistant à accumuler les propositions dans une même phrase), se fait le vecteur par quoi la tragédie de l’Histoire devient une farce grotesque. Enfiévrées, nerveuses, les phrases s’allongent démesurément, absorbant, tel le capitalisme colonial, tout ce qui passe à leur portée.  En ressort l’image d’une humanité vampirique, pleine de rage et d’envie, dont les colonisateurs et explorateurs, malsains hommes de main de Léopold, en offrent un condensé. Le plus célèbre d’entre eux, Sir Henry Morton Stanley, employé du roi belge, est aussi le plus cynique : « Lui le fils d’ivrogne, abandonné, maltraité, sorti tout droit d’un roman de Dickens, qui à quinze ans quitta l’orphelinat et se mit à bosser, lui qui à dix-sept ans embarqua pour l’Amérique où l’on raconte qu’il travailla d’abord pour un négociant de coton, et lui piqua en douce le beau nom de Stanley […] voici qu’il fait fouetter des nègres afin de faire avancer la grande entreprise léopoldienne, voici qu’il se trouve embringué dans un énorme micmac léopoldien, dans un immense crime léopoldien qui le dépasse. »
Congo, d’Éric Vuillard, 2012Maxime

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