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Morgan Sportès : les infections du monde

Publié le 15 octobre 2017 par Les Lettres Françaises

Morgan Sportès : les infections du mondeLes romans de Morgan Sportès ne sont pas des exercices destinés à montrer les capacités de l’auteur. Ils sont une sorte de plongée dans les infections de notre monde, une chronique de sa marche chaotique qui finira bien par déboucher sur le pire, tant l’équilibre entre la raison et l’aventurisme est devenu instable. Sportès ne craint pas de déranger, un peu comme ces philosophes matérialistes du XVIIIe siècle qui ne pouvaient s’empêcher de mettre en lumière, non pas les malheurs de leur temps, ce qui était admis, mais leurs causes, ce qui était moins conseillé. Sommes-nous si loin de leur époque ? Chaque jour qui passe montre qu’il y a de plus en plus d’événements sur lesquels il est préférable ne pas trop s’interroger. La pensée est chloroformée par les glaires des médias. La dernière trouvaille est le vocable « terrorisme » qui possède la vertu incomparable de jeter un voile sur les responsabilités de l’Occident dans les affaires du monde. Une fois ce mot prononcé, tout est justifié, la bonne conscience reprend ses droits et dicte les solutions. C’est assurément pour briser ce prêt à porter intellectuel que Morgan Sportès écrit et qu’il empoigne l’histoire, l’actuelle comme celle qui vient de loin.

Jésuites contre shogun

Le ciel ne parle pas nous déplace dans le Japon du XVIIe siècle, à l’époque où l’Eglise catholique tente d’y prendre pied. L’entreprise est menée par les Jésuites, qui sont des gens ayant de la suite dans les idées. Ils ont accumulé des positions en Chine, en Inde, aux Philippines, en Indonésie et veulent adjoindre le Japon à l’empire de Philippe IV d’Espagne qui est alors le roi catholique le plus puissant. Ils ne cessent d’envoyer des volontaires soigneusement choisis pour leur capacité à faire leur nid sans être repérés et à développer un travail occulte de conversion. Cette activité n’échappe pas à la surveillance du shogun qui mène contre eux une lutte implacable. S’ils sont pris, les jésuites sont mis à mort, de même que les convertis. Tout un panel de tortures, des plus sauvages aux plus raffinées, est mis en œuvre pour contenir l’avancée du christianisme, non sans succès. Le Japon veut rester ce qu’il est, ancré dans ses croyances philosophiques et religieuses, dans ses traditions et surtout ne pas devenir un pion dans le jeu de l’Occident.

Le ciel ne parle pas commence par le récit de l’apostasie du père Ferreira, provincial des jésuites qui vient d’être arrêté à Nagasaki. Il est soumis aux traitements d’usage, notamment celui de la fosse dans laquelle le supplicié pourrit, la tête en bas, jusqu’à ce que la mort le délivre. Ferreira choisit de se renier et de se mettre au service du Shogun. Sa trahison est un véritable coup de tonnerre dans le camp chrétien qui n’imaginait pas qu’un dignitaire de cette envergure puisse apostasier.

C’est à partir de cet événement que commence le récit de la lutte implacable des deux fanatismes. Les chrétiens s’acharnent dans leur volonté de s’implanter. Les échecs ne les rebutent pas. Chacun d’eux, à commencer par la défection de Ferreira, est considéré comme une épreuve envoyée par le ciel et suscite dans le monde catholique de nouvelles vocations au rôle de martyr. Car, si le martyr doit craindre de réelles mais éphémères souffrances physiques, il gagne en revanche sa place au ciel. Vue de Rome, Lisbonne ou Madrid, la perspective est magnifique. Toute sorte d’illuminés se portent candidats au martyre et se font de la sorte une réputation de futur saint contre laquelle la moindre réticence est impossible.

Un roman pour notre temps

Si les raisons de convertir le Japon sont ancrées dans un absolutisme religieux qui est la marque de ce temps, elles font cependant fort bon ménage avec des considérations d’une tout autre nature. Derrière la conquête des âmes se profile, à peine dissimulée, celle des marchés commerciaux et des énormes bénéfices qu’ils génèrent. Les galiotes espagnoles et portugaises transportent de grandes quantités de soie chinoise dont les Japonais sont friands et qu’ils payent en argent, métal sans grande valeur chez eux mais qui assure de colossaux bénéfices aux marchands espagnols et portugais. Malheureusement, rien n’étant parfait, ils ont à souffrir de la déloyauté des Hollandais, leurs frères ennemis qui ne portent dans leur cœur ni Philippe IV, ni l’Eglise et ses vues politiques. Depuis longtemps ils ont découplé croyance et commerce, leur vrai dieu étant devenu l’argent, et s’il le faut, pour se mettre à l’abri de la fureur du shogun et poursuivre leur commerce, ils vont jusqu’à refuser de se déclarer chrétiens.

Le ciel ne parle pas est riche en personnages auxquels Sportès donne une présence forte. En quelques lignes tous, jésuites, marchands hollandais, hommes du shogun, prennent un relief savoureux et apparaissent tels que le lecteur souhaite les voir. Le déroulé des événements propres aux deux camps est parfaitement rendu, dans une grande cohérence. L’intérêt du roman tient aussi aux commentaires dont l’auteur ponctue certains moments. Percutants, drôles, cyniques, ils contribuent à lui donner sa vraie dimension, ils en façonnent le sens.

Car, sous la trame d’un roman historique à suspens, Morgan Sportès nous livre un reflet de nos fureurs, de nos impasses, de notre incapacité à permettre l’émergence d’un monde harmonieux, régi par la raison. Le saut dans le XVIIe siècle japonais permet évidemment des rapprochements fructueux avec notre actualité. Le fanatisme des jésuites ne peut manquer d’évoquer celui qui encombre tous les jours nos journaux, et la violence du shogun acharné à protéger la souveraineté de son état mérite aussi réflexion.

Morgan Sportès parle pour son temps, en homme inquiet, pressé d’en mettre à jour les rouages obscurs et malfaisants car ils sont manifestement plus que jamais à l’œuvre.

François Eychart

Morgan Sportès, Le ciel ne parle pas
Editions Fayard, 316 pages, 20 euros

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