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Les visages arrachés de Claude Marchat

Publié le 16 octobre 2017 par Les Lettres Françaises

Les visages arrachés de Claude MarchatIl a fallu attendre longtemps avant que Claude Marchat ne s’attaque au visage. Non pas que les êtres humains soient absents de ses toiles. Depuis toujours, ses collages, qui semblent de prime abord abstraits, cachent des fragments de corps souvent, avouons-le, féminins. Ainsi, ça et là, un œil aiguisé découvre un sein égaré qui flotte parmi les formes colorées qui se chevauchent sur la surface. On a beau être un artiste, on reste néanmoins un homme.

Cependant, depuis quelque temps, des panneaux entiers sont recouverts par des visages. Comme toujours, chez Marchat, un thème devient vite une obsession. Mais, le changement n’est pas uniquement thématique. De fait, se substitue à son procédé habituel, le collage, un geste nouveau, une action conjointe de pression et d’arrachage.

Laissons-lui en toutefois la description : « Dans un premier temps, je sélectionne des pages colorées dans des magazines féminins, puis j’esquisse une figure à l’encre de Chine. Ensuite j’applique une autre page dessus. Enfin je sépare les 2 feuilles : la couleur s’efface et je conserve la tête obtenue. Ensuite, tout n’est que répartition des pages sur le support. Voilà comme le hasard fait parfois bien les choses. »

Hasard ? Sans doute. Mais un hasard inséparable de ce sujet particulier qu’est le visage. De fait, de loin, ces formes, sur de petits rectangles collés sur de grandes feuilles, ne sont que des taches. Ce n’est qu’en s’approchant que l’on commence à distinguer des visages qui se détachent sur fond blanc. Tantôt foncés, opaques même, tantôt transparents, ils sont parfois traversés par des éclats de couleur.

Les visages arrachés de Claude Marchat
Visages ou têtes, tant le fouillis des lignes rend difficile de déchiffrer des traits. Pourtant, il suffit de peu — un contour ovale, quelques lignes et quelques points – pour qu’on puisse deviner ce qui semble être des yeux, un nez ou une bouche. C’est que le visage, n’est pas — pas plus dans l’univers artistique qu’ailleurs — un objet parmi d’autres. On le sait, notre habitude mentale, qui consiste à chercher des formes anthropomorphiques dans toute représentation, nous permet d’en percevoir toujours la figure humaine, même quand celle-ci ne répond plus aux diktats du mimétisme.

Dans un monde où les attentes, les joies, les frustrations, les craintes prennent toujours la forme d’un visage, dans un univers où le visage condense tous nos affects, cette forme parmi les formes semble surgir presque spontanément de partout.

On peut s’interroger pour savoir si les nombreuses figures de Marchat forment une série. La question semble incongrue, tant tout sépare le visage de la série. Considéré, à tort ou à raison comme l’essence de l’être, le visage, ou son alter ego dans le domaine de la représentation, le portrait, cherchait à saisir l’essence d’un être, le dépouiller de sa part de connu pour dévoiler l’inconnu.

Pourtant, chez de nombreux artistes — Warhol mais aussi d’autres plasticiens qui prennent la photo comme référence — à la place du visage unique, entier, c’est l’apparition de l’ère du multiple. Plus que des visages d’individus, ce sont des reproductions, des représentations de représentations, des images au second degré. Répété à l’infini, le visage se transforme en un jumeau universel, l’ancêtre du clonage. Fascination les nouvelles technologies de la reproduction, la fin de l’attachement à la singularité de l’individu ?

Mais le sentiment face aux visages en nombre de Marchat n’est pas celui de la répétition, voire de la monotonie désabusée. Tout laisse à penser que l’artiste nous offre des variations infinies sur la face humaine à l’aide de sa nouvelle technique. Les visages arrachés de Marchat, même embrouillés et vagues, même s’ils renoncent à toute prétention à la ressemblance, surgissent et font face. Chez lui, la figure devient un objet d’expérimentation, à mi-chemin entre lisible et illisible, entre abstrait et figuratif, entre expressif et inexpressif. Faut-il croire François Mauriac qui déclare : « Chaque fois qu’un artiste fait un visage, il recommence l’art » ?

Itzhak Goldberg

Claude Marchat, "Les sutures de la déchirure"
Chapelle Sainte Anne - square Roze 37000 Tours
Jusqu'au 22 octobre 2017
Vendredi, samedi et dimanche de 14h à 20h 

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