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Munich 1939 vu de France: Hitler et la Veuve joyeuse de Franz Lehar au Theater-am-Gärtnerplatz

Publié le 19 octobre 2017 par Luclebelge

Comme premier grand spectacle de réouverture, Le Theater-am-Gärtnerplatz donne ce 19 octobre 2017 Die lustige Witwe (La veuve joyeuse), l'opérette que Franz Lehar créa au Theater-an-der-Wien en 1905, dont l'action se déroule à Paris, et qui est inspirée d'une pièce de théâtre française, L'Attaché d'ambassade, due à la plume d'Henri Meilhac, qui la composa en 1861.

On pourra suivre la première aujourd'hui e à la radio sur BR-Klassik, à partir de 19H30.

Josef E. Köpplinger, le directeur général du Theater-am-Gärtnerplatz, est aussi le metteur en scène de cette nouvelle production. Il nous rappelle dans une vidéo d'introduction que souvent les personnages d'opérette s'étourdissent dans un monde de vie virevoltant, dans l'excitation d'un monde de plaisirs et d'intrigues qui s'efforce d'oublier en s'étourdissant la loi de l'impermanence. C'est au moment de la création de la Veuve joyeuse au tout début du 20e siècle les troubles incessants des Balkans qui mettront le feu aux poudres de la première guerre mondiale. Köpplinger souligne cette dimension sinistre en déplaçant l'action en 1914 et en introduisant le personnage de la mort qui rôde pendant toute l'opérette sous la forme d'un sombre et menaçant danseur. Il nous rappelle aussi la période d'incertitude dans laquelle nous vivons où les valeurs les plus fondamentales des modèles sociaux-démocrates se voient menacés et où vigilance et action s'imposent.

Parallèlememt en 1938 et 1939, alors que la seconde guerre mondiale se met en place, un des régimes les plus meurtriers de l'histoire mondiale se délecte des opérettes et spécialement de la Veuve joyeuse, qui était l'opérette préférée d'Hitler et de Goebbels.

Nous nous sommes intéressés à la réception française de cet engouement et avons trouvé un article de Paris-Soir du 23 février 1939, que nous retranscrivons ici. Le journaliste n'évoque visiblement pas le contexte de l'époque ni le magma de sourdes menaces s'agglutinant sous la croûte glamoureuse et scintillante de l'opérette.


Quatre fois en six semaines, Hitler est allé voir "La Veuve Joyeuse"

Et l'on se rappelle à ce propos que la valse si connue de l'opérette de Franz Lehar est celle que préfère aussi le duc de Windsor.

La vie privée du Führer n'est pas aussi vide de distractions qu'on veut bien le prétendre parfois, et les Munichois en particulier peuvent affirmer qu'il ne répugne pas à descendre de son chalet de retraite de Berschtesgaden pour passer quelques soirées dans leur ville.

C'est ainsi qu'en six semaines il vient de voir et d'entendre pour la quatrième fois La Veuve joyeuse. Et l'on compte que cet engouement du dictateur du Reich a mis à peu près cent mille francs dans la poche du Viennois Franz Lehar.

La soirée d'hier a connu le plus vif succès : cent cinquante des plus jolies artistes de la scène et de l'écran étaient dans la troupe, et l'état-major privé du Führer était dans la salle. Quand l'orchestre eut terminé la fameuse valse, qui est aussi, assure-t-on, celle que préfère le duc de Windsor, cet air que nous avons tous entendu des centaines de fois. Hitler donna le signal des applaudissements et les musiciens durent la reprendre.

C'est Lisa Herzog qui interprète à Munich le rôle de Missia.

Lehar, heureux compositeur

C'est à l'âge de sept ans que Franz Lehar écrivit ses premières compositions : " Je me rappelle, aime-t-il àraconter en souriant, que je cherchais alors à traduire les souffrances du cœur. " A vingt ans, après avoir quitté sa famille depuis quelques années, il devenait le plus jeune chef d'orchestre de l'armée austro-hongroise. Et à trente-cinq ans, sortait à Vienne, dans l'hiver de 1906, l'opérette de La Veuve joyeuse, dont l'Europe devait s'enticher et au rythme de laquelle les couples de tous les pays devaient se laisser entraîner.

Tourbillon de plaisir pour ceux-ci, tourbillon de la gloire pour lui.

60 millions-or de recettes

Traduite en toutes langues, La Veuve joyeuse avait fait avant la guerre quelque 60 millions de francs-or de recettes. Franz Lehar acheta sa résidence viennoise pour 8 millions, et depuis il a écrit une trentaine d'opérettes et plus de cinq cents œuvres de plus courte haleine.

En 1933, il eut quelques démêlé avec une agence de presse nazie qui essaya de boycotter en Allemagne ses compositions. On l'accusait d'avoir, dans une conversation privée, déclaré que l'invasion allemande de la Belgique, en 1914, était une violation de traité. Il se défendit. Puis, on lui reprocha d'être israélite : " Je ne le suis pas, répliqua-t-il, et vous devriez plutôt dire que vous craignez la réputation des musiciens étrangers ne porte ombrage à celle des vôtres ". L'orage, d'ailleurs, passa assez vite et, en 1936, Hitler ayant rencontré Lehar dans un congrès à Berlin, les bonnes relations purent reprendre.

Franz Lehar est aujourd'hui un peu voûté et porte moustaches grises; il fait force gestes en parlant; il travaille quelquefois toute une nuit, puis reste plusieurs mois sans écrire la moindre phrase musicale.

Commentaire

L'article de Paris-Soir fait l'impasse sur les relations complexes de Franz Lehar avec le régime nazi. qui furent des plus complexes et tendues. Certains de ses librettistes étaient Juifs. Catholique, il avait épousé Sophie Paschkis, elle-même d'origine juive, qui se convertit au catholicisme en vue de son mariage.

L'engouement d'Hitler et celui de Goebbels pour l'oeuvre de Lehar apaisèrent l'hostilité que rencontrait le couple. Sophie Lehar reçut le titre d' aryenne d'honneur (Ehrenarierin). le couple fait même des cadeaux à Hitler et le régime utilisera l'oeuvre de Lehar à des fins de propagande. C'est ainsi qu'il fit jouer sa musique dans le Paris occupé, y compris, en 1941, la version française du Pays du sourire. Ces rapprochements ne permirent cependant pas au compositeur d'obtenir l'impunité pour un de ses librettistes juifs, Fritz Löhner-Beda, ni de son épouse, qui furent déportés et exécutés.

Paris-Soir n'évoque pas non plus la nudité des danseuses lors des représentations de 1938 ou 1939 au Theater-am-Gärtnerplatz, une nudité dont Joseph Goebbels disait: Nur so kann man heute noch eine Operette machen (C'est seulement ainsi qu'on peut faire de l'opérette aujourd'hui). Le journaliste parle bien des cent cinquante des plus jolies artistes de la scène et de l'écran [...] étaient dans la troupe, mais sous sa plume le propos semble innocent.

Le chanteur Johannes Heesters, dont l'immense carrière et la réputation artistique n'est pas à faire, était un des chanteurs préférés d'Hitler, et est aussi symptomatique de l'époque. Danilo fut un de ses rôles fétiches,il le chanta prés de 1600 fois dans sa carrière, notamment au Theater-am-Gärtnerplatz devant Hitler. Affilié au parti nazi (NSDAP), il visitera Dachau en 1941 pour s'y produire devant les SS.

En 1938-1938 comme aujourd'hui, le Theater-am-Gärtnerplatz faisait salle comble, mais à l'époque on faisait de longues files pour obtenir le précieux sésame.

Le personnage de la mort dans la nouvelle mise en scène de 2017 rappelle la dimension dramatique qui sous-tend le monde de l'opérette et sonne comme un avertissement.

L'opérette se donne pour 9 représentations au Theater-am-Gärtnerplatz. Quelques rares places restantes.


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