Magazine Cinéma

Michel Deguy. Et la langue engendra la langue

Par Balndorn
Michel Deguy. Et la langue engendra la langue
   « Rouleau confié muet qui reposeComme peigne sur la joue le hibou le genouSur l’échine l’oiseau le portement de SiméonSur le style la tête de bouddha sur son ventreSur le pliant de ses jambes sur la natte sur La terre le tertre des crânes et des pierres au   Début du voyage les yeux de crapaud surL’obèse crapaud sur les feuilles sur l’eau dormanteSur la vase sur la terre la pyramide et le caillouSur le grès sur le sol »
Michel Deguy appartient aux poètes qui inventent une nouvelle prosodie pour la langue française. Il ne s'agit plus d’aménager la langue en fonction des rimes et des mètres de l’ancienne poétique, ni même de jouer avec ses règles comme ont pu le faire Baudelaire et Verlaine au siècle précédent (enjambements, rejets/contre-rejets, coupes dissonantes…). Dans ce poème, la langue trouve en elle-même sa propre musicalité.Le principe est presque ludique. On pourrait le rapprocher de comptines comme « Trois petits chats » : à la manière de cette dernière, le texte repose sur une structure rythmique immuable, qui transforme les mots qui entrent dans sa transe. L’anaphore de « sur » mène la danse. Autour d’elle s’organisent les substantifs, arrivés pêle-mêle dans une gigue à treize et quatorze temps par vers.Un faux-rythme bâtard, une succession de mots sans queue ni tête, des ruptures… La nouvelle prosodie perturbe. Et pour cause : elle n’entend pas soumettre le flux de la langue à un carcan métrique. Ici, la langue s’engendre elle-même. Par effet de rimes internes, à la manière des enfants qui détournent les cours d’orthographe : « la joue le hibou le genou » ; ou par allitérations qui déforment le sens : « La terre le tertre des crânes et des pierres ». Les mots s’émancipent d’une logique discursive au profit d’une logique esthétique.Par le jeu, Michel Deguy retrouve le lyrisme. Non plus le grand lyrisme des hymnes déclamés à pleine voix. Mais un lyrisme plus tendre, mezza vocce, qui cherche dans la douceur dans le langage lui-même. La nouvelle figure de la poésie pourrait bien se trouver dans ce « rouleau muet qui repose/comme peigne » : un objet peu disert de lui-même, qu’il s’agit de déchiffrer, afin d’en extraire l’apaisante mélopée.Alors la poésie retrouve une nouvelle spiritualité, mais une spiritualité émancipée du sacré : « boudha » et « Siméon » côtoient de tout aussi mystiques « ventre », « pierres » et « crapaud » dans une sorte de chant du monde par un langage qui s’observe accouchant ses propres potentialités.On frise l’Art pour l’Art, mais la dimension ludique du texte évite ce dangereux écueil où s’échoue souvent une large partie des poètes rassemblés dans l’anthologie évoquée. Car pour Michel Deguy comme les autres poètes dont je parle et parlerai, le langage trouve certes une finalité dans la poésie, mais ce n’est pas son unique fin : le travail poétique va de pair avec un travail général, et la « grande révolution moderne » que les auteurs s’attachent à mettre en lumière poursuit bien d’autres objectifs que poétiques. Et ici, on appréciera à quel point le renouveau du langage par le jeu correspond à une remise en marche d’un esprit facétieux, qui s’amuse à tisser d’improbables mais justes correspondances entre les êtres.
Figurations, de Michel Deguy, 1969Maxime

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Balndorn 391 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazine