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Choc et effroi dans les médias arabes : le maillon faible libanais

Publié le 18 novembre 2017 par Gonzo
Choc et effroi dans les médias arabes : le maillon faible libanaisPhoto (truquée par Charbel Khalil) du prince Walid Ibn Talal et de quelques autres pensionnaires du Ritz Carlton

Le royaume d’Arabie saoudite est-il en train de trembler sur ses bases ? Une chose est certaine, la stratégie du « choc et de l’effroi », imaginée par les stratèges étasuniens et mise en œuvre avec les résultats que l’on sait durant la troisième guerre du Golfe en 2003, semble inspirer le très fougueux héritier du trône, Mohamed ben Salman. Sans coup férir, celui-ci a fait interpeller une bonne partie des plus grosses fortunes de ce très riche pays, ainsi qu’une belle brochette de cousins, oncles et neveux susceptibles d’être autant de rivaux potentiels dans ce nouvel épisode saoudien de Game of Thrones (Game of thobes, du nom de la robe masculine locale, comme on dit sur Al-Jazeera).

Combien y a-t-il de pensionnaires, dont certains seraient interrogés sans ménagements selon certaines sources, dans cette prison dorée qu’est devenu le Ritz Carlton de Riyadh, réquisitionné par les autorités jusqu’au début de l’année prochaine pour les besoins de cette très opportune campagne contre la corruption ? Deux semaines après le début des opérations, les autorités se refusent à rendre publique la moindre liste. On parle de plusieurs centaines de prévenus, uniquement des hommes, la seule exception connue étant la fille du milliardaire al-Walid bin Talal (الوليد ابن طلال), le propriétaire, entre autres investissements, du groupe médiatique Rotana (on a souvent parlé de lui dans ces chroniques, notamment pour ses investissements dans Twitter et pour le lancement de la chaîne d’information Al-Arab, un des plus beaux fiascos de l’histoire des médias puisqu’elle n’aura émis, en tout et pour tout, que quelques heures !) Avec le prince al-Walid bin Talal se trouvent deux autres gros poissons des médias arabes : le premier se nomme Walid al-Ibrahim (وليد الابراهيم), beau-frère, par une de ses sœurs, de feu le roi Fahd, il est le propriétaire de la MBC, qui reste, depuis sa création au début des années 1990, une des plus importantes chaînes généralistes arabes ; quand au second, Saleh (Abdullah) Kamel (صالح كامل), c’est un homme de très grosses affaires parmi lesquelles on trouve la chaîne Art, surtout active en Egypte.

Après avoir été dans le secret des bonnes affaires des années durant, les donneurs d’ordre sont, pour une durée encore indéterminée, tenus au secret. On imagine les répercussions de cette rafle princière sur l’économie du pays ! D’autant qu’il apparaît de plus en plus clairement que les arrestations se conjuguent avec le gel des comptes, locaux et internationaux, des intéressés. Depuis quelques jours, on évoque de plus en plus des saisies, contre une libération, de liquidités ou de portefeuilles financiers sur un mode qui relève davantage de la rançon que de la transaction financière puisqu’on parle dans certains cas d’une ponction allant jusqu’à 70 % des avoirs. Dans le secteur des médias, en proie à la crise depuis le début de la chute des cours du pétrole et la chute des revenus des publicités (voir ce billet de décembre dernier où se devinait déjà le féroce appétit médiatique de MbS), les conséquences de cette purge viennent s’ajouter aux nombreuses menaces qui pèsent sur le paysage médiatique local depuis le déclenchement, tout aussi soudain, de la violente brouille en juin dernier entre les deux géants locaux du secteur, d’un côté le Qatar d’Al-Jazeera et de BeIn, de l’autre l’Arabie saoudite d’Al-Arabiyya et de sa constellation médiatique.

Maillon faible dans la chaîne de la production médiatique régionale pour laquelle il est un important fournisseur de prestataires et de prestations, le Liban est particulièrement atteint par une crise qui s’est aggravée avec l’affaire du vrai-faux enlèvement de Saad Hariri dans le cadre d’une guerre ouvertement déclarée contre le Hezbollah et ses parrains iraniens. En témoigne par exemple la crise qui frappe le quotidien Al-Hayat, symbole par excellence des investissements des Saoudiens – et plus largement des fortunes du Golfe – dans les médias régionaux à partir des dernières décennies du siècle dernier. Il se chuchote en effet que son propriétaire, Khaled bin Sultan (خالد بن سلطان), apparemment lui aussi parmi ceux qu’on soupçonne de corruption, aurait « cédé » une partie de ses actions à l’héritier du trône saoudien. Après avoir accepté depuis plusieurs mois que leurs salaires soient amputés de moitié, les journalistes de la rédaction à Beyrouth semblent se résigner désormais à la fermeture de leurs bureaux, une décision qui ne fera qu’ajouter au chômage de la profession au Liban et qui viendra renforcer la branche installée à Dubaï, en remplacement de l’historique implantation londonienne.

Toujours au Liban, les conséquences de l’actuelle « campagne contre la corruption » se conjuguent avec la crise qui oppose le royaume saoudien depuis juin dernier au Qatar. Alors que son propriétaire, Walid al-Ibrahim est toujours retenu pour les besoins de l’enquête dans les salons du Ritz Carlton de Riyadh, il apparaît que l’avenir de The Voice, une des émissions phare de la chaîne MBC, est de plus en plus compromis. Tourné dans des studios de la banlieue nord de Beyrouth, ce concours pour chanteurs amateurs met aux prises des candidats venus de toute la région, et donc bien évidemment des pays du Golfe dont les citoyens sont désormais instamment priés de ne plus se rendre au pays du Hezbollah et de l’ingérence iranienne dans les affaires arabes ! On pourrait penser qu’il suffirait que la production retienne d’autres studios, et ceux de Dubaï feraient parfaitement l’affaire, sauf que cette solution aurait pour conséquence de multiplier les coûts par trois, à un moment où l’industrie médiatique peine à rentrer dans ses frais…

Mais de toute manière, ce n’est pas le seul problème que vont devoir résoudre les producteurs de The Voice. En effet, la chanteuse émirienne Ahlam, une très bonne cliente pour ce type d’émission par ailleurs, vient d’être brutalement évincée du jury. Non seulement la malheureuse est-elle mariée à un Qatari mais, de plus, elle se montre outrageusement critique de la campagne médiatique lancée contre le pays de son mari, et en particulier de l’offensive musicale lancée par les autorités de son pays natal. Au moment de la sortie d’une nouvelle vidéo dans laquelle différentes vedettes de la chanson s’en prennent au voisin qatari (voir ce billet pour la première production de ce type en septembre dernier), elle s’est confiée aux réseaux sociaux pour souhaiter « le retour de la chanson de qualité ». Ce crime impardonnable de lèse-majesté, d’autant plus qu’elle aurait décliné la proposition de participer à ce clip, a donc provoqué son renvoi immédiat au profit, pour faire bonne mesure, de sa principale rivale la Koweïtienne Nawal, bien moins susceptible de faire grimer l’audimat. Et pour compliquer les choses, la MBC doit trouver une solution pour recommencer de zéro tout le tournage de l’émission, avec des centaines de candidats, alors que tout doit être diffusé dans quelques mois seulement, avant ramadan et sa programmation particulière. La seule solution passe en réalité par le retour d’Ahlam, une décision malheureusement impossible car sa disgrâce a été prononcée « au plus haut niveau » saoudien !

Les péripéties de The Voice ne sont pas si anecdotiques qu’on pourrait le croire car elles traduisent les questions qui se posent aujourd’hui quant à l’évolution du système médiatique arabe. Ainsi, les malheurs de la MBC avec The Voice font-ils le bonheur de sa principale rivale sur ce segment du marché, la chaîne Dubai TV. Mais surtout, les luttes pas vraiment feutrées qui se trament dans les couloirs du Ritz Carlton vont inévitablement se traduire par une réorganisation du secteur : les professionnels libanais vont-ils faire les frais d’un grand nettoyage sous prétexte de « saoudisation » de l’économie ? Jusqu’à quel point les logiques financières et professionnelles peuvent-elles freiner l’hubris de MbS et de sa garde rapprochée ? En principe il y a tout de même un moment dans l’industrie de l’information et des loisirs où le public des consommateurs fait entendre sa voix, comme cela s’est d’ailleurs produit avec Al-Jazeera (voir ce billet) lorsque celle-ci s’est trop résolument écartée de ce qui faisait son succès. Dans le secteur de l’audiovisuel, les échéances vont arriver très vite car on est déjà dans la période de préparation des programmes de ramadan qui commenceront cette année aux alentours du 15 mai…


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