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Frederick Wiseman, à l’écoute – Par amour du hasard

Par Julien Leray @Hallu_Cine

Frederick Wiseman, à l’écoute – Par amour du hasard

S’attaquer à l’œuvre de l’un des plus grands et des plus prolifiques documentaristes du vingtième siècle, c’est se frotter à la complexité d’une démarche autant qu’à celle d’un créateur, à la fois sûr de son fait, et dénué de certitudes. Pour Frederick Wiseman, rien n’est plus précieux et cher à ses yeux que la justesse de l’instant. La richesse inestimable de ce qui est capté à vif, sur le moment. Rejetant par là même toute velléité idéologique, quand chacun de la quarantaine de documentaires qu’il a réalisée participe néanmoins à la construction d’une entreprise filmique profondément politique.

Qu’il s’agisse de Titicut Follies, son tout premier essai, d’Hospital, oeuvre-fleuve tournée dans les dédales du Metropolitan de New-York, ou d’Ex Libris : The New York Public Library, son dernier monument en date, Wiseman se fait le témoin d’un quotidien qu’il souhaite capter au plus près, sans en altérer les effets. De surprise, d’inattendu. De drôlerie, ou d’âpreté. Observateur de la vie d’autrui, jamais (ou rarement) acteur de celle-ci. L’œil aiguisé, les idées aux contours bien tracés mais jamais mises en avant ou revendiquées, Frederick Wiseman n’aime rien moins que de forcer la main au spectateur quant à ce qu’il doit comprendre ou retirer de ce qui lui est présenté. Un didactisme par-dessus tout abhorré. Au contraire, c’est à une réflexion patiente, dénuée de tout apriori, voulue la plus objective (car factuelle) possible, que ce dernier nous invite, nous immergeant totalement au sein de lieux communs (l’hôpital, la bibliothèque, ou encore l’école) ou d’institutions, alors métaphores – bien qu’il s’en défende – des dynamiques sociales et de leurs conséquences, aux sources du vivre-ensemble et de la vie communautaire.

À l’affût de l’imprévu, accompagné par deux personnes tout au plus lors des prises de vue, Wiseman se veut à l’écoute d’un monde en constante mutation, où le réel se fait souvent l’égal – voire davantage – de la fiction. Où le montage se fait vecteur privilégié de langage(s), sans hiérarchisation des points de vue et des interventions.

« Toutes mes séquences, en un sens, sont des objets trouvés. » (Frederick Wiseman)

Passé un résumé riche et étayé de sa filmographie et de ses obsessions par Laura Fredducci en guise d’introduction et de contextualisation, et ce dans la pleine tradition des précédentes publications de Playlist Society, Frederick Wiseman, à l’écoute va troquer l’analyse pour l’entretien, faire de Wiseman lui-même le porte-voix de son travail et de ses nuances.

En lieu et place d’un essai, c’est un retour à l’échange et au partage d’idées qui nous est proposé. En somme, une démarche similaire à celle de son objet d’étuds, pour lequel, une nouvelle fois, l’œuvre doit donner au spectateur (ici le lecteur) les outils à même de construire et d’enrichir sa propre réflexion, et non un manifeste du prêt-à-penser aux conclusions prémâchées.

Frederick Wiseman, à l’écoute, soixante-quatorze pages d’interview menées de main de maître par Séverine Rocaboy et Quentin Mével, qui, face à un monstre sacré sûr de lui quant à sa vision et sa façon de travailler, ne s’en sont pas laissés compter. Offrant ainsi une peinture pertinente, inspirante, fascinante de sa filmographie, placée sous le jour d’un militantisme qui ne dit pas son nom, pourtant bien présent, incisif et toujours en phase avec son temps.

Un livre édifiant et important, un contenant épousant adéquatement son contenu : après avoir passé sa vie à révéler au grand jour les rouages des institutions et celles et ceux qui les font, voilà Frederick Wiseman lui-même, ainsi que son œuvre, superbement mis à nu.



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