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Quand les voies des imaginaires questionnent la mondialité (Partie II )

Publié le 13 décembre 2017 par Aicasc @aica_sc

Quand les voies des imaginaires questionnent la mondialité

Sophie Ravion D’Ingianni

 

Ce texte qui est une partie de la conférence que j’ai réalisée au 50 me congrès de l’AICA à Paris sera publié sur le site de l’AICA Caraïbe du Sud en deux fois. Il s’agit ici de la seconde partie.

Quittons la Martinique et rendons nous à Cuba, île où l’art est très présent sur les scènes artistiques internationales, surement grâce à la formation des étudiants à l’ISA de La Havane (Institut supérieure d’art) et aux  biennales internationales de la Havane, la première datant de 1984.

Une première artiste va nous intéresser : Ana Mendieta qui a été durant sa jeunesse obligée pour des raisons politiques de s’exiler aux Etats-Unis.

Ana quitte Cuba en 1961 et y restera jusqu’à sa mort en 1985. Elle était l’une des quatorze mille enfants qui ont participé à l’opération Peter Pan, un programme organisé par le département d’Etat américain et l’archi diocèse catholique de Miami pour trouver des familles d’accueil pour les enfants de parents qui s’opposaient à la révolution de Fidel Castro.

Il faut souligner que le travail d’Ana Mendieta était presque inconnu à Cuba avant qu’une autre artiste cubaine, Tania Bruguera le diffuse. Cela tient aussi au caractère éphémère de la plupart de ses interventions, basées principalement sur des performances in situ avec son corps comme support. C’est seulement en 1992, qu’Ana a eu sa première rétrospective dans son île natale.

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Ana MENDIETA – série Las siluetas

Ana Mendieta, est plus connue par ses œuvres intitulées las Siluetas, une série de silhouettes anthropomorphes qu’elle a – à  plusieurs reprises – réalisées dans des paysages cubains et mexicains. En insérant sa propre silhouette dans le paysage avec du feu, des pierres, de la végétation ou de la boue (l’œuvre : Arbol de la vida), et d’autres matériaux naturels, Ana Mendieta a créé un véhicule métaphorique pour se lier avec la terre : celle qui lui permet de rejoindre son pays qu’elle a été forcée de quitter dans son enfance.

Ana Mendieta a aussi sculpté des formes féminines sur les parois de grottes qui avaient été occupées par l’armée cubaine au cours de sa lutte pour l’Indépendance avec l’Espagne.  Dans ces actions, elle a utilisé son corps ou une découpe de contreplaqué comme substitut. Ces œuvres, quasi-rituelles, auxquelles l’artiste mettait le feu, sont devenues des marqueurs quasi archéologiques dans le paysage, les traces d’un exil forcé qui a façonné l’œuvre de l’artiste.

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Ana MENDIETA – Sans Titre – Série Silueta -1973-1977

La représentation de l’île et des cartes, de l’exil, des migrations et de la diaspora, fascine de nombreux artistes cubains. Espace clos, isolé de tous côtés par l’eau, l’île est un monde à part. Sa taille, son éloignement du continent et l’importance de son rivage conditionnent son rapport aux autres terres. Évoluant dans une autre dimension de l’espace-temps que les terres continentales, l’île à ainsi sa spécificité. L’isolement de l’île crée des conditions particulières : les hommes des îles, vivants dans un espace restreint, vont donner un nouveau sens à leur monde. C’est en ces termes que nous pouvons évoquer le travail de l’artiste cubaine, Sandra Ramos. Une artiste qui explore de multiples médiums – la peinture, la sérigraphie, la gravure, les pratiques de l’installation, la performance et la vidéo. Dans ses œuvres, l’île renvoie à l’exil, au traumatisme de l’abandon, à la rupture des liens familiaux, à la perte de l’enfance, à la solitude propre à la vie des cubains.

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Sandra RAMOS – La maldita circonstancia del agua por todas partes – 1996

A l’aide de chalcographie[1], Sandra Ramos a crée un personnage – son alter ego – dans la figure d’Alice, figure que l’artiste a empruntée à l’œuvre de Lewis Carroll, illustrée en 1864 par le caricaturiste John Tenniel.

La jeune Alice, habillée comme les jeunes écoliers cubains dans leur uniforme, la jeune Alice – à qui il arrive maintes aventures – observe avec perple xité la situation de débâcle économique à Cuba, la mise en déroute des idéologies, les maux de la pénurie, mais aussi la passion de l’enracinement et l’effroi suscité par un monde clôturé.

Le sentiment d’enfermement, de l’exil et l’attachement douloureux à Cuba, comme dans ce court extrait vidéo intitulé Naufrago de 2008, que je commenterai par la suite avec les sérigraphies et dessins de l’artiste.

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Sandra RAMOS

La variation s’opère ici à partir de la projection onirique de Sandra-Alice en proie à l’obsession de l’eau et du naufrage, de celui de ses compatriotes lancés dans l’aventure clandestine et périlleuse de l’exil auquel elle participe comme un sacrifice collectif.

D’abord de nuit, en plongée, on voit défiler des voitures le long du Malecon de La Havane : lieu symbolique pour ceux qui quittent l’île sans espoir de retour. Puis Alice s’éloigne du quai sur une balsa (ces radeaux de fortune) dont la bannière de proue est un drapeau cubain. Ensuite, Alice lutte contre des flots déchaînés, puis le radeau est renversé et apparaît une bouteille à la mer, et la carte de Cuba se dessine sur la mer et sur un globe terrestre puis s’éloigne, par un travelling angoissant vers les terres de la diaspora. Les abysses cauche mar desques hantent la poétique d’Alice.  Le motif de l’exil est doublement focalisé du point de vue de l’exilé et de celui qui demeure à Cuba, déchirés par un cruel sentiment d’abandon ressenti comme un deuil personnel mais aussi vécu en tant que brisure idéologique.

Quand les voies des imaginaires questionnent la mondialité (Partie II )

Sandra RAMOS – La balsa

Le motif de l’abandon se retrouve dans d’autres œuvres comme dans les séries que l’artiste a confectionnées avec des dizaines de valises qui constituent les séries d’œuvres intitulées Migration. Dans ce travail, nous retrouvons souvent la représentation de la mer, la carte de Cuba, le lit et donc le rêve, et le drapeau cubain.

L’exploration de ces œuvres met en lumière une poétique de l’affect où vibrent tour à tour, une dialectique de la passion, de l’enracinement et l’effroi suscité par un monde clôturé. L’altérité  est ici à deux niveaux : l’affrontement entre le moi et l’autre, d’une part, et la voie déchirée de chacun, d’autre part. Ici, la thématique de la migration évoquée par l’artiste n’est pas relative, elle est ce surcroit d’identité, l’attribut d’un sujet face à un autre. Elle est dans l’œuvre de Sandra Ramos, dynamique et contamine tout son travail dans un lieu non assigné et non assignable. Elle se joue dans le partage des voix, v-o-i-x et des voies, v-o-i-e-s.

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Sandra RAMOS- Botella Desnudo – 46 x 55 cm – 2004

Regardons le travail d’un autre artiste cubain : Abel Barroso.

Abel Barroso est né à Pinar del Rio à Cuba. Il vit et travaille à La Havane. Il est un artiste qui a exposé dans plusieurs continents : Chine, Japon, France, Etats-Unis, Allemagne, Italie…. Dans ses œuvres, il évoque les migrations, les frontières entre les pays du Nord et du Sud, l’errance – peut-être immobile de son peuple – et la volonté d’identité cubaine.

J’ai eu l’occasion de faire venir l’artiste en Martinique et d’être la commissaire de son exposition « Une île à l’étranger » à la Fondation Clément au François.

Abel est un artiste de la génération des années 90, qui étudie à L’ISA durant la « période spéciale ». Il fait partie d’une génération d’artistes – qui après la chute du mur de Berlin et des pays de l’Est – invente et réexamine dans leurs œuvres, les processus d’affrontement des idéologies et la réorientation des imaginaires.

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Abel BAROSSO- Pinball del emigrante, 2012,Installation, xilographie, acrylique, 149 X 100 X 95 cm

Son œuvre combine la gravure, la xylographie, le dessin et la sculpture. En 2012, il réalise une exposition individuelle au musée des Beaux Arts à La Havane. L’exposition s’intitule : Cuando Caen las fronteras (Quand tombent les frontières). Nous nous intéresserons à 2 œuvres dans lesquelles s’écrivent des frontières invisibles, voire virtuelles, qui découpent le monde et régulent les déplacements des hommes.

La première œuvre, Pinball del emigrant (Flippers de l’immigré) est une installation réalisée en 2012. Dans sa présentation originale, elle mettait en scène une dizaine de flippers, tous fabriqués en bois et gravés de différents motifs à l’encre noire. Chaque flipper était adossé au mur du musée sur lequel se déplaçait une frise de gratte-ciel, évoquant une vue aérienne d’une grande ville d’Amérique du Nord.

Le spectateur pouvait en effet actionner les leviers de chaque côté du flipper, pour jouer avec une balle qui s’introduisait dans les dédales de rues et d’obstacles proposés par l’artiste. Chaque flipper présentait une thématique socio-historique liée à la migration et aux frontières des pays du globe terrestre. Mais les flippers n’étaient pas électroniques, c’étaient des jouets en bois. Pas de lumière, pas de bruit comme nous pouvions l’expérimenter dans de réels billards électroniques.

Abel Barroso aborde avec délicatesse, poésie et humour la question de l’immigration et les fractures entre les pays du  Nord et du Sud ; fractures qui prédominent dans les relations mondiales. Ici, le circuit des flippers en forme de labyrinthe se convertissaient en métaphore de la course aux visas

Une autre œuvre aborde d’une façon très significative cette problématique liée aux migrations et à l’immigration, aux espaces de circulation, de vas-et-viens, de déracinements, de collisions des cultures et de préoccupations identitaires. Il s’agit de l’œuvre Visa vending machine (Distributeur de visas) crée en 2012.

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Abel BAROSSO – Visa vending Machine, 2012, 179 X 122 cm

Un distributeur de boissons est transformé en distributeur de visas. Abel joue de ces contradictions avec les objets du quotidien en inventant aussi des maisons pliables et transportables afin d’être toujours chez soi, même lorsque l’on se trouve en situation de transit et d’immigration. A l’aide d’une signalétique symbolique des migrations, des voyages et des transits, il s’attache à explorer la question des frontières, des murs qui s’éparent les pays et des migrations clandestines. L’artiste nous parle ainsi d’un monde globalisé, centré sur la consommation et l’argent, dans lequel les télécommunications et les réseaux donnent l’impression illusoire de vivre plus proches les uns des autres.

KCHO de son nom, Alexis Leyva, est né en 1970 à Nueva Gerona, l’Isla de la Juventud (l’île de la Jeunesse) à Cuba. Il vit et travaille à La Havane. Diplômé de l’École Nationale des arts plastiques de La Havane en 1990, il expose d’abord à Cuba et se fait connaître grâce à son installation La Regata pendant la 5e Biennale de La Havane en 1994.

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KCHO – La Ultima Cena (La dernière Cène), 2015, huile et fusain sur toile, 210 X 503 cm

KCHO est un artiste dont la formation s’est achevée à la fin des années 80. Sa génération s’efforce de combler le vide laissé par les artistes qui ont quitté l’île au milieu des années 80.

Ses œuvres (des installations, des sculptures, et des dessins) réalisées avec des matériaux très variés (des bateaux et des objets associés au monde de la mer), interprètent fréquemment le thème de la migration. L’oeuvre de Kcho se compose principalement d’assemblages faits de matériaux de récupération trouvés dans les chantiers de La Havane qui rappellent le caractère insulaire cubain : barques, cordes, rames, hélices, vieux pontons et autres éléments suggérant la navigation, le voyage et l’abandon. Ses installations ont toujours un rapport très fort avec l’environnement cubain. La situation de son pays géographiquement et politiquement isolé est une donnée essentielle de son travail.

A partir du début des années 90, Kcho travaille sur le thème du bateau. Il est impossible d’ignorer – dans ses installations réalisées avec des barques ou des bouées – les balseros, (les boat people) de Cuba, qui quittent leur île, au péril de leur vie sur ces esquifs d’infortune.

 L’expérience de la vie de KCHO est aussi le thème de son œuvre. En 1993, il demande un visa pour les Etats-Unis qui lui est refusé sous prétexte qu’il voulait émigrer : un sujet embarrassant à l’époque pour le gouvernement cubain. Son œuvre est à replacer dans le contexte cubain, qui depuis quarante ans a été victime du blocus étranger et de l’isolation- nisme politique.

KCHO, rêvant de tous les départs, est resté fidèle à son île : il est devenu ce voyageur immobile qui nous apprend pourtant à larguer les amarres.

Notre cabotage va nous conduire maintenant vers l’île de Saint-Domingue, pour rencontrer l’œuvre de 2 artistes, celle de Belkis Ramirez et de Tony Capellan.

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Belkis RAMIREZ, De Mar en peor, 2001, installation en bois sculpté polychrome, dimensions variables

Belkis Ramirez est née en République Dominicaine. Elle a travaillé plusieurs années entre Santo-Domigo et New York. Je connais depuis plus de vingt ans l’artiste. C’est une personne aimant rire, manifestant beaucoup d’humour et de rigueur dans son travail. Comme de nombreux artistes de La République Dominicaine et de Cuba – deux îles hispanophones – Belkis expose fréquemment des œuvres qui relatent et s’inspirent des enjeux liés à l’histoire de son île, mais aussi de ses expériences en dehors de son pays. Elle interroge et pose un regard critique sur la place de la femme dans sa société : femmes qui sont souvent en diaspora, en exil, parties dans l’espoir de trouver de meilleures conditions de vie à l’étranger. Depuis de nombreuses années, Belkis Ramirez travaille avec les matrices en bois qui servent en principe à réaliser de la xylographie (comme dans l’œuvre d’Abel Barroso que nous avons évoquée). L’artiste sculpte et entaille ses matrices puis les recouvre d’encre de couleur. Cette œuvre intitulée De Mar en peor (De Mer en pire), qui sous entend « de mal en pire », a été pour la première fois réalisée en 2001. Dans une scénographie différente que celle que nous découvrons, 33 silhouettes de femmes faisaient face aux spectateurs. Cette installation a été exposée en 2009 à Kréyol Factory à Paris.

Les matrices en bois, représentent pour l’artiste, toutes les femmes dominicaines qu’elle a rencontrées en Suisse et principalement en Hollande, femmes qui se sont « auto exilées » et déracinées dans le but de trouver, à l’étranger, un avenir meilleur. Cette pièce semble effriter le sens de l’identité et la beauté menacée du monde.

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Belkis RAMIREZ, En offerta, installation en bois sculpté polychrome, dimensions variables

Nous quittons ici l’imaginaire projetant ses audaces. Ces femmes sont suspendues par leur chevelure comme des quartiers de viande. Ce thème de « l’auto exil » est récurent dans l’œuvre de Belkis Ramirez et m’a rappelé une autre installation, En offerta, de 1996 que j’ai découverte au Musée d’Art Moderne de Santo Domingo. L’installation se composait de 5 planches de bois de 2 mètres 50 de hauteur, adossées à un mur sur une longueur de 5 mètres. Chaque planche représentait un corps de femme – un portrait en pied – enveloppé dans une robe noire. Le visage et les mains étaient seulement visibles et semblaient sortir d’une sorte de camisole de force. Autour des panneaux de bois gravés par l’artiste, il y avait un éclairage avec des ampoules qui cernait le corps de ces femmes. Au niveau de leur ventre, à l’endroit du nombril, partait comme un immense cordon ombilical, un immense lasso qui formait sur le sol, à la fois une boucle, mais aussi un collet : un piège. Chaque lasso était de taille différente.

D’emblée, le regardeur devait rentrer à l’intérieur de ce cercle pour être en face des sculptures et se placer au cœur de l’installation. Mais rien a était de la sorte. Les spectateurs se détournaient et évitaient cette intrusion.

Avec cette installation, Belkis Ramirez a voulu donner un message précis sur la société dominicaine. Lors d’un voyage à Amsterdam, elle a pu constater qu’un très grand nombre de prostituées étaient originaires de son pays. C’est la métaphore de ce constat que l’artiste traduit dans son œuvre. La lumière des ampoules électriques faisait songer aux boutiques dans lesquelles s’affichent les prostituées du Quartier Rouge d’Amsterdam. Ces deux installations ont mis mal à l’aise les spectateurs, qui selon l’artiste, ne franchissaient pas l’espace tracé par les lassos.

L’Europe et les Etats-Unis sont les territoires prospères où de nombreux dominicains voudraient tenter leur chance, fuyant les conditions difficiles de leur pays. Beaucoup considèrent la migration comme le seul moyen pour subsister à des difficultés économiques existant dans leur île d’origine.

Un autre artiste de la République Dominicaine, Tony Capellan met en scène, dans une œuvre très connue, Mar del Caraïbe, un tapis de tongs, une des plus belles métaphores de la mer des Caraïbes.

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Tony CAPELLAN , Mer de la Caraïbe, 1996, installation, dimensions variables

Un travail d’arpenteur est à l’origine de l’œuvre de l’artiste. Lorsqu’il arpente les bords de mer ou des rivières comme le rio Ozama à Saint-Domingue, l’artiste collecte les éléments rejetés sur les berges, comme ces tongs ou ces bidons et objets de tous genres.

Ici, la pratique de la collecte renvoie aux intempéries causées par les cyclones et les nombreuses inondations qui font déborder les rivières de son île, emportant sur leur passage les objets quotidiens des fragiles maisons.

Les œuvres de Tony Capellan proposent un point de convergence avec la réalité de l’île. L’objet – comme chez de nombreux artistes de La Caraïbe – l’objet contribue pleinement, dans le contexte de la vie et de la société dominicaine, à la construction d’un sens socio historique. Ces sandales manipulées de la sorte par l’artiste sont finalement privées de leur fonction initiale et rendues inutilisables pour la marche. Elles renvoient dans le contexte de l’île, non pas à l’idée d’un homme libre pouvant se déplacer et circuler, mais  à celui d’un homme sédentaire et prisonnier, n’ayant aucune possibilité d’avancer sans souffrance et menace, comme le traduisent ces fils barbelés. Ici l’exil est impossible, pour des raisons à la fois économiques, financières et politiques.

Avant de conclure cette présentation et quittant l’archipel des Antilles, je voulais vous présenter l’œuvre d’un artiste actuel, celle de l’artiste belge Francis Alÿs, artiste pluridisciplinaire qui, en 1987, en tant qu’ingénieur, se rend au Mexique pour participer à un projet de secours du gouvernement belge pour la capitale de Mexico détruite par le tremblement de terre.

Francis Alÿs s’établit au Mexique en 1989, laissant derrière lui sa formation d’architecte et il entame un travail très diversifié sur la ville de Mexico qu’il arpente, comme d’autres lieux symboliques : New York, Londres, Lima, Jérusalem. L’artiste questionne ainsi, les enjeux des frontières, des territoires et des migrations et des exclus.

L’œuvre à laquelle nous allons nous intéresser s’intitule : When Faith Moves Mountains. (Quand la Foi Déplace des Montagnes).

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Francis Alÿs, Quand la foi déplace des montagnes, dunes de Ventanilla, Pérou, action avec 500 volontaires

Le 11 avril 2002, 500 volontaires, la plupart des étudiants de l’Université de Lima, équipés de pelles, ont formé une seule ligne au pied d’une dune de sable géante à Ventanilla, une région de désert aux portes de Lima, lieu de migrations dans le pays.

Le groupe de participants a été réuni à la demande de l’artiste. Il leurs a ensuite proposé d’enlever régulièrement, pas à pas, des pelletées de sable depuis le bas de la dune, au fur et à mesure de leur ascension vers le sommet. Leur tâche était de déplacer une montagne.

« Une situation désespérée exige une solution absurde, » explique Cuauhtémoc Médine, le conservateur mexicain qui a aidé à organiser le projet.

En 2000, quand l’artiste avec Médine Cuauhtémoc préparait l’action, il a été témoin du bouleversement politique autour de la dictature corrompue du président du Pérou Alberto Fuji Mori. Dans les rues, l’artiste a ressenti la tension et le poids du désespoir porté par les citoyens du pays, les exclus et les migrants.

Le désert de Ventanilla a été choisi parce qu’il se trouve au bout des terrains habitables bordant la côte péruvienne connue pour héberger les villages de fortune des déplacés, des migrants et des pauvres, tous  rejetés par l’économie du pays.

Selon les mots de l’artiste – je cite : « Lima, une ville de neuf millions d’habitants, est située sur une bande de terre le long de la côte Pacifique du Pérou. La ville est entourée par d’énormes dunes de sable sur lesquelles les bidonvilles sont apparus brusquement, peuplés par des immigrants économiques et les réfugiés politiques qui ont échappés à la guerre civile des années 80 et 90 et à la guérilla menée par le Sentier Lumineux[2]. Après une semaine de reconnaissance, nous avons choisi les dunes Ventanilla, où plus de soixante-dix mille personnes vivent sans eau et sans électricité. »

L’absurdité de la tentative de déplacer une montagne est dans la ligne du travail de Francis Alÿs et dans sa manière d’aborder le monde dans son travail. Il voit des obstacles et l’oppression et il commence alors par une action qu’il sait pouvoir entreprendre, sans se préoccuper de l’apparent non sens ou de la folie de l’entreprise !! Sa posture d’exilé lui inspire, tout au long de ses œuvres, une série de gestes et d’actions sociologiques et politiques. Ainsi, l’artiste repousse l’art au-delà des limites transparentes, pour aboutir au final, à un message où localisation et temporalités traverse les imaginaires d’une mondialité, provoquent pour l’artiste, des rencontres sociales qui dépassent toutes structures hégémo- niques.

Ses actions souvent énigmatiques comportent souvent des incongruités déconcertantes.

Ainsi, comme nous venons de l’évoquer – et là était mon intention – dans l’espace des Caraïbes, les propos des  artistes se déplacent vers les problématiques liées aux effets de la décolonisation, de l’identité, de l’intégration des diasporas, des migrations, des exclus, des exilés et des territoires sensibles.

Nous venons de rencontrer des œuvres, si différentes les unes des autres, qu’il serait difficile de les classer dans des catégories. Pourtant, ce qui rend le travail de ces artistes le plus captivant, c’est le fait qu’ils parviennent à trouver des moyens poétiques et inventifs pour aborder des sujets brulants : ceux des crises sociales, politiques et économiques qui pèsent sur le monde actuel.

La qualité de ces œuvres réside souvent dans leur caractère éphémère, leur puissance imaginaire créative, leur liens avec le monde et son actualité.

Si de tels actes créatifs – tandis qu’ils soulignent l’absurdité de certaines situations réelles – peuvent également créer un espace pour de nouveaux modes de pensée, pouvons nous alors, à notre tour, aboutir à la possibilité de changements ?

[1] La calcographie est l’art de graver sur le cuivre ou sur les autres métaux.

[2] Le Sentier Lunineux est une insurrection armée menée par des groupes maoïstes péruviens.


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