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Les rythmes rauques de Tom Buron

Publié le 21 janvier 2018 par Les Lettres Françaises

Les rythmes rauques de Tom BuronLa poésie puise à toutes les sources. De toutes les activités humaines, elle est la seule, à ma connaissance, à faire langage de tout, langage, au-delà des séparations arbitraires de langues, de cultures, de classes sociales, de sons et de musiques. Quel plus bel exemple que ce petit livre, Nostaljukebox, découvert par hasard dans une soirée poétique, d'un poète d'un âge qui me ressemble, Tom Buron ? Nostaljukebox brasse de nombreuses influences. Les deux poèmes qui composent le livre sentent la rue, ils transpirent du parler que l'on entend dehors, les mots d'argot, empruntés à diverses langues ou cultures, mais y fondent également tout un imaginaire " savant " de poésie : " Je rêve de poèmes russes / et de mélodies hispaniques sur des sax énormes et par / le silence de Tiouttchev & son goût est enfantin, / pur et complet -impeccable absence, / allusif " côtoie, à la strophe suivante : " Je veux du vide et du vin en valves / de quoi faire vomir les Izrail du fracas et les pires / Shaytans de la vallée aluminium / les Walhallas n'acceptent plus les poètes / maintenant ".

Tout ce qui importe est la musique, désignée comme modèle du poème, et particulièrement le jazz. Comme le remarque Jack Hirschman dans sa préface : " Le premier et plus long [poème] se structure autour d'un refrain - non pas un refrain de deux lignes, mais une séquence entière - qui se présente en contrepoint d'une série de couplets. " Les strophes se déroulent comme des inspirations soudaines, des séquences musicales qui émergent du silence avant d'y retourner, comme pour laisser place au soliste suivant. Le début du refrain le dit bien : " Nostaljukebox / fumant de fulgurances, / allons jaser sur les variations / Nostaljukebox ". On met une pièce dans le juke-box et la musique recommence, à volonté. Le rythme est saccadé, et la ponctuation - qu'on pourrait rapprocher de l'utilisation qu'en fait Jacques Vaché dans ses Lettres - est comme un métronome détraqué, de même que les jeux typographiques ou les étirements de mots qui permettent de moduler la mélodie : " Paris je suis l'idiot de la suburbia / après tout - / ton crétin délinquant de service / (périphérique tempo) / je suis ton nègre bleu, Paris, / ton taureau de souffles [...] ", " Écoute, / je dois mourir auprès de l'arbre car il n'a pas besoin de moi / Ulysse oiseauisé sur le lait -les loooourdes silhouettes de / logiciels encore, allez ! " ou encore " déguerpissez... déguerpissez... / retour à l'origine - / nous viendrons plus rythmiquement ravissants qu'la pluie / ;. ;;; / ce soir, / nous viendrons plus rythmiquement ravissants qu'la pluie / nous viendrons plus rythmiquement ravissants qu'la pluie / ;;;;;; ; ; ". Tom Buron utilise la ponctuation comme un soupir sur la partition ou au contraire comme une appogiature qui permet aux mots de s'entrechoquer (comme avec cette apostrophe " qu'la pluie ") et l'ambigüité du verbe " venir " suggère également une danse (sexuelle) frénétique.

Le poème est hanté par l'irréversible : " prescrivez-nous de l'irréversible / et nous prendrons tout ". Comme la nostalgie d'une action fatale, qui perdure dans le temps. Les vers disent la mort des oracles : " des balalaïkas remplis de malaikas / crient dans les cornes de l'Empire / & 5000 rhapsodes assassinés sur les toits de feutre ", " J'ai trouvé des prophètes et ils sentaient tous la brillantine bon marché " ou " (voilà un siècle sans musique - / regarde le DJ qui débarque et Trane a quitté la Terre) ". Regret, donc, mais cette nostalgie est lucide sur elle-même. Elle est une mécanique, d'où l'image du jukebox, qui recrache à volonté les vieilles rengaines dans lesquelles on se perd, attendri. À cette impasse, la fin du second poème, " Ode-Ouragan pour Léandro ''Gato'' Barbieri ", éloge funèbre d'un grand saxophoniste argentin, semble offrir une réponse. C'est par le recours à un chant-cri que la poésie pourra sortir de cette ornière.

Tom Buron fait intervenir ici la notion de Rajo qui désigne un timbre rauque, fait de fêlures et de cassures, caractéristique des voix gitanes. Un cri capable de porter avec lui cette nostalgie, mais que Buron transforme en chant ascendant, en chorale sur le mode majeur. " ¡ Rajo Rajo Rajo Rajo Rajo Rajo / RajoRAJORAJORajoRajoRajo [...] Rajo Rajo Rajo Rajo / Rajo Rajo / RajoRajo ! " On se souvient des vers de Mallarmé dans " L'Azur " : " En vain ! l'Azur triomphe, et je l'entends qui chante / Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix [...] / Où fuir dans la révolte inutile et perverse ? / Je suis hanté. L'Azur ! L'Azur ! L'Azur ! L'Azur ! " La répétition est un approfondissement, une percée vers cet Azur, ou vers ce Rajo. Le déséquilibre est la marque du mouvement. On le retrouve, éclatant, dans le finale de Tom Buron par cette dislocation du langage, et plus discrètement dans le vers de Mallarmé (il y a comme un contre-rejet du premier " L'Azur ! " à l'intérieur du vers qui fait basculer les répétitions/variations dans l'autre hémistiche). Le mot chatoie de toutes ses sonorités, de toutes ses couleurs et propulse le poème vers l'avant, vers tous les poèmes que Tom Buron doit écrire.

Victor Blanc
Tom Buron,Nostaljukebox Préface de Jack HirschmanMaelstrÖm rEvolution, 38 pages, 3€.

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