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Vie, guerre, amour et mort des Amazones

Publié le 20 janvier 2018 par Les Lettres Françaises

Vie, guerre, amour et mort des Amazones« Les gens considèrent, aujourd’hui, à tort, que les histoires anciennes concernant les Amazones sont des récits fictifs » assurait déjà l’historien Diodore de Sicile au Ier siècle avant Jésus Christ. Il avait à ce constat une explication : après avoir été vaincues lors de la légendaire Bataille d’Athènes, les Amazones survivantes se seraient repliées loin de leur province d’origine, sur les rives de la mer Noire, ravagée par la guerre qui avait éclaté en leur absence. Diodore de Sicile expliquait qu’elles accompagnèrent leurs alliés, les Scythes, en Scythie, soit un vaste territoire au nord de la mer Noire et le mer Caspienne, encadré à l’est par la mer d’Aral et à l’ouest par le Dniepr.

Les chercheurs modernes sont encore plus sceptiques que les contemporains de Diodore de Sicile et les Amazones sont pour beaucoup des figures mythologiques à envisager comme une porte d’entrée vers l’imaginaire de la civilisation grecque. L’interprétation classique est que les Amazones avec leur sein droit coupé pour mieux tirer à l’arc, leur pratique guerrière, leur indépendance farouche, leur société exclusivement féminine, et leur mise à mort des petits garçons qu’elles pouvaient enfanter, constituaient un renversement du modèle conventionnel auquel devait se conformer la femme grecque. Leurs traits monstrueux, marqués par la mutilation des filles ou l’assassinat des garçons, indiqueraient que tout autre modèle que celui d’une femme soumise à l’homme et claustrée au sein du logis familiale ne pouvait que constituer une aberration, ou du moins la manifestation d’une barbarie non hellénique.

Un noyau de vérité

Le livre de l’historienne Adrienne Mayor, Les Amazones, se détache clairement de ce modèle explicatif. De manière un peu provocatrice, il s’inspire sur certains points des indications de Diodore Sicile : on peut bien retrouver la trace des Amazones et pour cela il faut bien la chercher dans ce qui fut le territoire des Scythes. Les Grecs n’ont pas créé un mythe de toute pièce pour penser leur propre société grâce à un anti-modèle. Lorsque Hérodote évoquait les Amazones dans ses Histoires dès le Ve siècle av. JC, il décrivait de vraies peuplades voisines de son Asie mineure natale, au delà de la mer Noire. Ces peuplades, il pouvait les connaître au moins indirectement par des voyageurs et des commerçants qui longeaient les côtes de la mer Noire.

Toutefois Adrienne Mayor, si elle admet un noyau de vérité dans les récits grecs, ne les suit pas sans recul, loin de là. Son commentaire du récit de Diodore de Sicile est relativement éclairant : ce dernier passe du possible – voire probable – au plus fantaisiste au fur et à mesure des pages écrites. Après avoir évoqué une cheffe nommée Zarine, une guerrière scythe à la tête d’une alliance de différents peuples nomades qui se serait illustrée par son courage et ses succès à la guerre, il glisse dans le portrait d’une société mythique. Cette cheffe aurait été à la tête d’une « gynocratie » dans laquelle les hommes auraient été assignés aux infamantes tâches domestiques, les petits garçons auraient été estropiés au niveau des pieds et des bras et ou les femmes auraient eu un de leurs seins brûlé. Toutefois d’autres auteurs grecs se sont montrés plus rationnels : le géographe Strabon critiquait ce modèle de société « renversée » et pensait plutôt que la société des Amazones était marquée par une alternance des tâches entre hommes et femmes – un principe déjà bien subversif pour un homme grec de l’Antiquité !

Adrienne Mayor constate que Strabon nous guide bien sur la trace des Amazones historiques qu’il faut distinguer des Amazones « mythologiques » des Grecs, envisagées à travers un prisme déformant de rumeurs et de préjugés. En effet, il a existé durant des siècles des femmes combattantes. Et ces femmes combattants se sont illustrées bien dans l’aire géographique que décrivaient les anciens Grecs, voire plus loin encore à l’est, vers la Chine. Les recherches archéologiques au Caucase, dans les Balkans ou dans l’Oural ont permis au cours du siècle dernier d’étudier au moins un millier de tombes et notamment des tumulus nommés kourganes localisés de la Bulgarie à la Mongolie. Ce sont les tombes des Sarmates, des Thraces, des Circassiens et autres peuples locaux qui étaient essentiellement nomades ou semi-nomades et ne laissaient de vraies villes derrières eux ni de textes écrits. Par contre leurs tombes nous dévoilent de nombreuses informations sur leur mode de vie. Les progrès de ce qu’on appelle maintenant l’archéobiologie permettent d’y voir beaucoup plus clair sur ces corps ensevelis.

Que nous disent les sources archéologiques ?

Traditionnellement on classait les tombes contenant des bijoux, des fibules ou des fuseaux comme celles des femmes et celle contenait des arcs, des lances et des haches, comme celles des hommes. L’étude des ossements nous permet de savoir maintenant que de très nombreux corps de guerriers enterrés avec leurs armes et leurs chevaux étaient en fait le corps de guerrières. Ces guerrières n’étaient pas majoritaires et le mythe grec du « peuple des Amazones » est donc bien sur ce point un mythe. Mais le nombre de tombes de guerrières – atteignant parfois 37 % sur certains sites – montre que le mode de vie guerrier était adopté par de très nombreuses femmes et que la chose semblait bel et bien acceptée. Ces femmes se battaient aux côtés des hommes lors des razzias et autres combats, et on constate sur leurs corps non seulement les traces d’un mode de vie à cheval – jambes arquées par exemple –, mais aussi des coups et blessures ayant dans certains cas entraîné la mort de la défunte, qu’il s’agisse d’une flèche figée ou d’une large entaille due à une hache. Nous avons donc ainsi le portrait de femmes ne fuyant pas le duel en face à face mais qui le menait à bien, sans être pour autant coupée de la maternité puisque certaines furent enterrées avec leurs enfants.

Les trouvailles archéologiques ne peuvent tout nous dire sur le mode de vie des peuples eurasiatiques accueillant en leur sein ces « amazones ». Adrienne Mayor utilise aussi judicieusement d’autres sources dans son ouvrage comme la légendes des Nartes du Caucase, les récits des ethnologues ayant étudié les tribus de nomades d’Asie centrale, voire même les sources grecques lorsqu’elles s’avèrent fiables. On y découvre des sociétés fascinantes, où la division sexuelle des tâches semble très égalitaire, où hommes et femmes changent de partenaires selon leurs inclinaisons, où l’on trouve autant de buveuses que de buveurs et où l’on gagne l’estime de sa promise en la battant dans un duel physique. S’il y a une histoire à faire de l’émancipation de la femme – qui est aussi une émancipation de l’homme par rapport à ses préjugés –, il y a tout lieu de la faire débuter, non dans les cités grecques ou dans les palais égyptiens, mais au cœur des steppes de l’Asie centrale et des rivages de la mer Noire. Le très bon livre d’Adrienne Mayor nous fait parfaitement découvrir pourquoi.

Baptiste Eychart

Adrienne Mayor, Les Amazones. 
Quand les femmes étaient les égales des hommes
Traduit Philippe Pignare. La découverte, 560 pages, 25 €.


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