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Inclusive

Publié le 01 février 2018 par Rolandlabregere

Avant que la polémique n'ait enflée sous les coups de boutoir conjoints des rebelles à la grammaire conventionnelle et des tenants de la tradition attachée au français académique, inclusive était un mot plutôt familier des lexiques spécialisés. La linguistique était au premier rang pour rappeler que le " nous " de la première personne du pluriel se rapportait à une situation de communication où la personne qui parle est sur le même plan que la personne à qui elle s'adresse. Initialement inclusif, inclusive évoquent les principes de la classification et se rattachent aux sciences naturelles et aux mathématiques.

Les emplois de l'adjectif, sous la forme du masculin ou du féminin, ne sont pas récents. Parmi différents contextes d'emploi, les sciences humaines et sociales ont adopté l'emploi de l'adjectif en raison de sa capacité d'association ou de son pouvoir métaphorique. Ainsi, Charles Gardou, anthropologue, l'utilise pour définir une forme de société. " Une société inclusive, est une société sans privilèges ", explique-t-il (FaireFace n°716 Février 2013). Inclusive correspond à une situation particulière. Une société sera inclusive " lorsqu'elle module son fonctionnement, se flexibilise, pour offrir, au sein de l'ensemble commun, un "chez-soi pour tous", sans toutefois neutraliser les besoins, désirs ou destins singuliers. " Cette société se distingue de celle qui pratique l'intégration et cherche à faire entrer " un élément extérieur dans un ensemble, à l'incorporer [...] appelé à s'ajuster au système préexistant ". Charles Gardou mentionne l'origine anglaise de l'usage de l'adjectif inclusive (information que ne livrent pas les tenant.e.s de l'écriture du même nom). L'adjectif appartient aux politiques publiques liées au handicap. L'école, comme institution, est dite inclusive quand elle se met au service de l'enfant porteur de besoins éducatifs particuliers. Inclure est bien le contraire d'exclure. Inclusive connote alors l'idée d'école démocratique pour tous.

Avec les mêmes attendus, plusieurs états développent une approche inclusive de l'économie. Pour les autorités québécoises, par exemple, il s'agit d'associer tout le territoire à une suite d'innovations dont l'axe majeur et de " travailler en étroite collaboration avec les peuples autochtones, la société civile, les universités et d'autres parties prenantes afin d'appuyer leurs efforts pour accroître la productivité et l'innovation. " La politique d'inclusion sous-entend le rassemblement des citoyens dans un projet partagé. Ouais ! Un petit rien d'utopie malgré tout...

Quant à l'OCDE, elle préconise une croissance économique inclusive qui serait fondée sur l'idée selon laquelle celle-ci " est importante mais pas suffisante pour générer une augmentation durable du bien-être, qui suppose un partage équitable des dividendes de la croissance entre individus et groupes sociaux. " Cette croissance vise le revenu et la richesse mais aussi le bien-être qui dépend " des facteurs non monétaires, comme la santé et le niveau d'instruction ". En fonction de cela, l'OCDE voit en cette croissance un " concept multidimensionnel ". Les textes de l'OCDE s'en tiennent au bien-être et ne disent rien du bonheur hypothétiquement procuré par une croissance inclusive.

Quand il sera question de ville inclusive, il faudra entendre que l'espace public, aujourd'hui n'est pas identiquement investi par l'ensemble des résidents et des résidentes. Ce projet politique rassemble différents acteurs (urbanistes, aménageurs, sociologues, géographes...) qui œuvrent à rendre l'espace public à tous et toutes. Une ville inclusive chasse les inégalités, les discriminations et met en place des politiques sociales adaptées.

On le voit, d'abord référencé par l'usage comme un terme naviguant dans divers registres spécialisés, inclusive s'impose comme un marqueur d'innovations sociales et politiques. Derrière ces différents usages, pointe l'idée d'une forme aboutie d'égalité et d'équité.

En cela, le désir de s'attaquer à un usage masculiniste de la langue et de lui substituer un type d'écriture permettant d'assurer une égale représentation des femmes et des hommes dans la langue écrite vise l'égalité des sexes. Virulente et clivante, une polémique s'est installée dans le débat public jusqu'à ce que le premier ministre calme le jeu en demandant que les textes " destinés à être publiés au Journal officiel de la République française " ne recourent pas à l'écriture inclusive " qui désigne les pratiques rédactionnelles et typographiques visant à substituer à l'emploi du masculin, lorsqu'il est utilisé dans un sens générique, une graphie faisant ressortir l'existence d'une forme féminine." Beaucoup ont pris cela pour monnaie courante et ont clamé que le premier ministre récusait toute forme d'écriture genrée.

Quoi qu'il en soit le mot et sa représentation ont occupé les médias et les réseaux sociaux pendant plusieurs mois. Ils séduisent en raison de leur connotation positive. Qui serait contre l'action d'inclure ? Inclusive serait susceptible d'intéresser les politiques qui le trouveraient à leur goût pour enjoliver les discours traitant de l'attractivité des territoires, le plus actuel des gimmicks du marketing des politiques locales. Quand il s'agit de " penser clients " (Vincent Gollain, Réussir sa démarche de marketing territorial : Méthode, techniques et bonnes pratiques), quoi de plus fondamental que de rechercher les modalités d'une politique inclusive ? Bientôt sur ces colonnes, nous ne manquerons pas d'observer comment s'incarne l'inclusivité des territoires, leur attractivité inclusive. Le sens est sans doute certain mais l'effet est plutôt souriant. Sourire, c'est le début de la com.

Inclusive a généré d'autres usages. Un mot gagne en popularité quand il va vagabonder dans d'autres sphères symboliques qui d'ailleurs font bouger son sens parfois en l'atténuant. C'est un mot qui a de l'avenir, n'en doutons pas. Pour expliquer que depuis " quelques saisons déjà, la tendance androgyne bouleverse l'univers de la mode " et que pour séduire " une nouvelle génération ayant un rapport souple au genre, les marques de lingerie créent des lignes unisexes, sobres, de couleurs neutre ", Le Monde (6 janvier 2018) consacre un article aux " sous-vêtements épurés et non genrés ". En titrant " La culotte inclusive ", le quotidien offre un petit soutien aux marques qui tentent de troquer les références sexualisées à la sobriété tranquille. Il y a des mots qui paient. Ils peuvent donc rapporter.

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