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L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Publié le 02 février 2018 par Aicasc @aica_sc

Le chapitre de relations entre les arts traditionnels d’Afrique  et les créations modernes et contemporaines d’Europe est quasiment inépuisable. Des exemples et illustrations  dans les oeuvres de  Matisse, Picasso, Brancusi, Klee, Giacometti, Léger, Moore, Bearden, Penck, Haring sont multiples et mettent en évidence des modes relationnels divers.

Il y a des relations évidentes comme le Portrait de Madame L.R de Brancusi que les critiques rapprochent d’un reliquaire  Mahongwe du Gabon.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Reliquaire Mahongwe du Gabon

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Brancusi, Portrait de Madame LR 1914_1918

Des influences invisibles, c’est à dire une idée plastique, empruntée sciemment ou non, assimilée,  transposée, transformée si bien qu’elle en devient difficilement perceptible. Le modèle parfait d’influence invisible existe entre la Guitare de Picasso (1912) et un masque Grebo. Dans un masque Grebo ,  les deux cylindres et les blocs horizontaux parallèles ne ressemblent pas à des yeux, généralement figurés en retrait,  ou à une bouche mais les évoquent. Dans sa sculpture de 1912,  Picasso a représenté l’écoutille de la guitare par un cylindre en saillie à la manière du masque Grebo. A la problématique plastique   comment indiquer un trou dans un plan, Picasso a adopté la solution qui consiste à projeter  le trou vers l’avant sous forme d’un cylindre creux comme le masque Grebo projetait l’orbite sous la forme d’un cylindre.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Masque Grebo, Côte d’Ivoire ou Liberia

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Picasso
Guitare 1912

Il y a aussi des affinités  plastiques qui n’indiquent pas obligatoirement que l’artiste se soit inspiré d’une œuvre précise. L’oiseau – tête de Max Ernst  présente de troublantes similitudes avec un  masque Tusyan du Burkina Fasso : Tête plate et carrée, bouche horizontale, petits yeux ronds, tête d’oiseau sur le front. L’oiseau – tête date de 1934 et à cette époque, aucun masque Tusyan ou sa reproduction n’avaient encore pénétré en Europe. Sans doute  peut – on expliquer ces similitudes par un mode de création partagé par les artistes traditionnels africains et ceux de l’avant – garde européenne ? C’est-à-dire un mode de création conceptuel et idéographique qui permet de proposer des solutions similaires aux mêmes problématiques plastiques sans qu’il y ait eu forcément contact.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Masque Ioniakê,Tusyan, Burkina Fasso

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Max Ernst
L’oiseau – tête 1934-1935

Enfin, le type de relation le plus étonnant, c’est le contresens créatif comme l’erreur d’interprétation  du Nez de Giacometti qui transforme en un long nez, digne de Pinocchio, ce qui était, dans  le  masque –heaume du Baining de Nouvelle Bretagne, un mégaphone c’est-à-dire plutôt la bouche.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Masque -heaume, Baining, Nouvelle – Bretagne

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Giacometti le Nez 1947

Aujourd’hui, ce sont les liens d’un artiste contemporain, Arman avec l’art africain qui seront évoqués.

Saviez – vous qu’Arman a été non seulement un des  collectionneurs les plus renommés d’arts africains mais aussi un excellent connaisseur, un expert même, au point que cette activité finissait par dévorer le temps de création personnelle. Arman était collectionneur, accumulateur par nature et appartenait à une famille portée sur la conservation et l’accumulation de menus objets.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Arman Ogbonossima 1994

Selon son analyse, si les artistes modernes s’intéressaient  à l’invention plastique, au traitement des volumes, aux solutions formelles du traitement du visage et du corps des œuvres africaines, les plasticiens contemporains étaient davantage fascinés par la force et l’impact visuels des créations autrefois désignés comme des objets tribaux ou des fétiches.

Quand j’ai commencé à m’intéresser à l’art africain, confie  Arman, j’étais attiré par les objets recouverts de matériaux et investis d’un pouvoir magique. Ces fétiches, qui témoignaient d’un sens de l’accumulation, me semblaient proches de certaines de mes œuvres par la multiplication des éléments sur toute la surface et par le pouvoir de suggestion que cela leur donnait. Ma longue relation avec la sculpture africaine en tant que collectionneur m’a permis de mieux comprendre ce qu’était le «  bon » art.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Arman
Parade de reliquaires

Ainsi lorsqu’il eu connaissance de  l’art africain, vers 1954, à l’âge de vingt –six ou vingt sept ans, il a été très attiré par les fétiches à clous très accumulatifs comme ceux des Téké. Cependant, pour lui, c’est une rencontre plus qu’une influence. La parenté avec sa propre démarche a suscité son intérêt.  Il a d’ailleurs créé en 1960 une accumulation de revolvers soudés, assez menaçante qu’il a titré Fétiche à clous.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Fétiche à clous Grand bakongo, Congo

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Arman Fétiche à clous 1960

Ce qui l’intéresse tout particulièrement, c’est que l’art traditionnel africain  n’est pas un art gratuit, uniquement décoratif mais que l’on y perçoit une spiritualité, une inquiétude métaphysique qui lui confère toute sa force.

Un ouvrage de 2002, Africarmania, puis plusieurs  expositions  montrent de nouvelles accumulations d’Arman réalisés avec des objets africains. En intégrant de vrais objets africains dans ses sculptures, il revient à la problématique de l’objet amorcée dès les débuts  du  Nouveau Réalisme.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Arman Accumulation d’âmes 1972

Il lui est arrivé aussi d’infliger à des mauvaises copies de masques Makondé le même traitement qu’aux violons, sous l’influence d’expositions vues dans son enfance où l’on présentait des coupes de voitures ou autres productions industrielles pour en dévoiler l’intérieur. Mais, en expert avisé, pour ces manipulations, découpures ou inclusions,  il a toujours choisi des objets de peu de valeur esthétique contrairement à ces quelques quatre -cents œuvres exceptionnelles, disposées dans ces lieux de vie  en groupes par catégories, comme en de gigantesques accumulations.

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Arman multiude twins 1989

L’artefact africain dans les accumulations d’Arman

Arman accumulation de poulies de métiers à tisser 1992

La relation d’Arman avec l’art africain ne relève ni d’une influence invisible ni d’un contresens créatif mais s’apparente plutôt à une affinité plastique et à une relation évidente,  le geste accumulatif, avec, en outre, cette insertion directe de sculptures, masques ou objets quotidiens

Dominique Brebion

Sources :

Arman et l’art africain – Réunion des musées nationaux

Le primitivisme dans l’art du vingtième siècle – Flammarion

Quelques Impressions d’Afrique – La Différence

 


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