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Fabien Abrassart : L’éternel enjeu de la poésie

Publié le 20 février 2018 par Les Lettres Françaises

L’ensemble d’articles d’Hannah Arendt paru en 1993 chez Pocket Agora intitulé Auschwitz et Jérusalem constitue une passionnante réflexion sur l’antisémitisme nazi et le sionisme symbolisés par les deux villes, pôles magnétiques et traumatisme de la conscience occidentale. Ce sont ces brisées que semble vouloir suivre Fabien Abrassart avec son troisième recueil, Si je t’oublie. Mais il ne s’agit pas ici de philosophie ou d’histoire. Bien plutôt d’une entreprise poétique cherchant à dépasser la célèbre formule de Theodor W. Adorno selon laquelle « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Que peut la poésie face à la Shoah ? Tout et rien, en vérité. « À quoi bon des poètes en temps de détresse ? », s’interrogeait déjà Hölderlin en 1800. Pourtant, étrangement, la poésie est peut-être la seule forme d’expression capable de s’approcher au plus près de la sorte de catastrophe ontologique gisant au coeur de l’humain, de sa pensée, de ses actions.

La route a été longue avant que prenne corps et forme Si je t’oublie. Lauréat de la Bourse Spes Poésie, décernée à Bruxelles, Fabien Abrassart s’est d’abord rendu à Jérusalem, creuset des trois religions du Livre afin de mener l’enquête en ce lieu si chargé de sens pour les Occidentaux que nous sommes. Puis il a visité les divers camps d’Auschwitz, espace témoin des pires terreurs qu’a pu connaître le XXe siècle, la plus grande fosse commune du monde. Des jeunes gens des deux sexes armés de fusils mitrailleurs parcourent aujourd’hui les rues de Jérusalem. Les tours-opérateurs de Cracovie organisent des voyages en bus afin de développer le tourisme de masse dans les camps de la mort recyclés en musées des horreurs. Il faut alors, oui, être un véritable poète pour percevoir encore les effrayantes ombres qui n’en finissent pas d’interroger notre humanité.

« Aussi, parler depuis ce non-lieu qui eut lieu, relève de l’impossible, sinon de l’interdit. Mais l’impossible est justement l’enjeu éternel de la Poésie », écrit Philippe Lekeuche dans sa préface. Le recueil de Fabien Abrassart est à la fois compact et plein de failles, opaque et fulgurant. « partout les creux jouissent / le crime aussi réinvente sans cesse / l’éjaculation des têtes / au-dehors la haine exulte encagoulée / dans les cheveux morceaux d’effroi » Le poète use de contrastes, d’audacieuses ruptures de ton, adopte différentes formes ou métriques. La langue la plus précieuse côtoie la plus triviale. « cachés quatre-vingt juifs dans un cheval sans âge / en boule épaisse écoutaient tels des enfants sages / homère au souffle d’or éveillant le cyclope ».

Fabien Abrassart mobilise divers auteurs pour son projet visant à faire s’exprimer les ombres : Villon, Mallarmé ou Baudelaire. « Rappelez-vous d’auschwitz mon âme / où je tutoyais tes côtes / avec l’effroi de mes baisers / excitant le bourgeon sur ta lèvre / il saigne en nos maigres beautés » L’absence de tricherie ou de compromis, l’humour souvent grinçant n’excluant pas la tendresse. Éros et Thanatos luttent sans cesse. C’est sans doute dans l’acceptation de ce combat éternel que gît la grandeur de l’homme, et la force de la poésie.

Si je t’oublie est scandé d’aquarelles originales de Marie Alloy dont la sombre et subtile facture ajoute encore à la sourde violence qui exsude des poèmes.

Jean-Claude Hauc

Si je t'oublie, de Fabien Abrassart
Préface de Philippe Lekeuche
L'herbe qui tremble, 64 pages, 13 €


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