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La belote, sport national (féminin) au royaume du Serviteur des deux lieux saints

Publié le 21 février 2018 par Gonzo
La belote, sport national (féminin) au royaume du Serviteur des deux lieux saintsLes nouvelles cartes pour la belote (illustration circulant sur les comptes Twitter).

Chaque jour ou presque voit s’allonger la liste des petits pas qui annonce(raie)nt des changements en Arabie saoudite. Tantôt futiles, tantôt plus audacieuses, voici, pour les semaines passées, un relevé de quelques-unes de ces mesures :
– Après 35 années de fermeture des salles de cinéma, la ville de Jeddah a vu l’ouverture, le 15 janvier dernier, d’une salle improvisée dont les résultats permettront d’affiner les études de marché pour l’ouverture prochaine de « vraies » salles par la suite…
– Dans le cadre de la « politique du bonheur » évoquée à plusieurs reprises dans ces billets, on annonce la tenue prochaine à Riyad de la première « semaine arabe de la mode ».
– Au début du mois de janvier, le secrétaire-général de l’Union sportive pour la solidarité islamique indiquait que son association envisageait désormais d’organiser des compétitions féminines.
– De façon insistante, la presse saoudienne évoque des pressions contre la toute- puissante police de mœurs pour que les magasins puissent désormais rester ouverts durant les heures de prière.

Les autorités semblent décidées à ouvrir davantage aux femmes les portes de l’économie du Royaume des hommes. Depuis février, des postes leur sont ainsi réservés au ministère de la Justice. Et de façon plus significative encore, on a décidé à peu près au même moment qu’elles pouvaient désormais se lancer dans les affaires sans l’accord d’un garant légal (mâle)…

Dans un pays où nul n’ignore la place que tient la religion, les aménagements, là encore, se succèdent. Ainsi, un membre du conseil de la Shoura a réclamé que les femmes, qui n’assistent pas aux enterrements, soient autorisées à aller sur les tombes de leurs proches, une proposition très répréhensible aux yeux des wahhabites purs et durs pour lesquels la célébration des morts est considérée comme un acte blâmable, proche de l’idolâtrie. Il est vrai que le même politicien avait déjà réclamé, par le passé, que des femmes fassent partie des équipes de secouristes de telle sorte qu’elles puissent prendre en charge les victimes de sexe féminin au lieu de les laisser périr, de crainte, pour les sauveteurs masculins, d’enfreindre des tabous religieux comme cela est malheureusement souvent arrivé dans le passé….

Dans le même registre, et de façon plus superficielle mais autrement plus visible, c’est le cas de le dire, un religieux de haut rang a glosé, dans un prône, sur le fait qu’une femme pouvait ne pas porter l’incontournable abaya noire destinée à la dissimuler totalement aux yeux des mâles environnants…

Pire encore, un intellectuel est passé sur une chaîne du Royaume pour dire tout le mal qu’il pensait de cette multiplication de mosquées qui font peur à tout le monde avec leurs minarets encombrants et dont les haut-parleurs intempestifs font pleurer les enfants ! Il est vrai qu’aux dernières nouvelles, l’imprudent vient d’être arrêté pour un motif qui n’a pas encore été précisé…

C’est un fait que les lignes rouges sont plus fluctuantes que jamais entre les avancées souhaitées par les « libéraux » locaux, au pouvoir dans l’entourage de MBS, et les habitudes d’une société sous la coupe, depuis des lustres, des religieux qui voudraient bien conserver leurs prérogatives… Dans ce contexte, ce qui était sévèrement puni hier devient toujours moins répréhensible, et même officiellement accepté, voire encouragé. Ainsi en est-il de la Saint-Valentin, abomination des abominations de l’idolâtrie jusqu’à l’année dernière et désormais fêtée presque officiellement ! Pour noyer le poisson, on va d’ailleurs expliquer que le phénomène s’observe partout dans le monde arabe (comprendre « musulman »). Et on va même trouver un religieux de service pour émettre une fatwa expliquant que les félicitations d’usage ce jour-là sont un « acte d’amour » à ce titre parfaitement licite en islam !

La dernière trouvaille des novateurs par « la politique du bonheur » comme je les ai appelés dans ces billets serait parfaitement anecdotique si elle ne touchait un point central de la doctrine musulmane concernant les jeux de hasard et les paris. Le très officiel Organisme des sports cérébraux, dirigé entre autres responsabilités par le très puissant Turki Al Shaikh (تركي آل الشيخ), l’âme damnée de MBS disent ses adversaires, a ainsi décidé d’organiser un tournoi de belote, doté (on est en Arabie saoudite) de 200 000 euros de prix, dont la moitié pour le vainqueur. Vous apprendrez peut-être à cette occasion que ce jeu de cartes extrêmement populaire s’appelle dans la région al-ballût (البلوت), un emprunt au moins linguistique à l’étranger païen, tout comme les jeux de cartes en général, connus sous le nom de koutchina (الكوتشينة), une déformation, via l’égyptien semble-t-il, de l’italien cartoncini.

Faut-il rappeler qu’une telle décision va, bien évidemment, à l’encontre de toutes les prescriptions religieuses édictées par les autorités wahhabites ? D’ailleurs, les réseaux sociaux regorgent de messages où l’on trouve des enregistrements de fatwas, parfois datant d’à peine un an, émises par des autorités religieuses du Royaume qui condamnent, sans l’ombre d’une hésitation, les jeux de cartes.(Ils sont souvent suivis de montages où l’on voit les membres de la famille royale se livrer à la passion des cartes : voir l’illustration

La belote, sport national (féminin) au royaume du Serviteur des deux lieux saints
ci-dessous !)

Inévitablement, dans une telle pagaïe, vous imaginez bien que les filles s’en mêlent ! À peine la décision d’organiser ce concours était-elle connue que des jeunes Saoudiennes, enivrées sans doute par la récente promotion de leurs droits, n’ont rien imaginé de mieux que de demander si elles pouvaient y participer ! Horreur des horreurs, des photographies où l’on voit des jeunes femmes jouant aux cartes dans l’enceinte de la grande mosquée de La Mekke ont déjà commencé à circuler…

Autant de scandales à venir, qui vont certainement beaucoup occuper les esprits et alimenter d’innombrables commentaires où il sera facile de jouer la pudibonderie stérile des religieux obtus contre le libéralisme magnifique du régent du Royaume. Pendant ce temps-là, on n’aura pas besoin de s’interroger sur le sort des très très nombreux prisonniers d’opinion, religieux, intellectuels, etc. Parmi lesquels on trouve des femmes, Noha al-Balawi (نهى البلوي) par exemple, détenue pour avoir exprimé (cachée derrière un niqab, mais pour des raisons de sécurité cette fois), tant ses convictions féministes que son refus de la normalisation avec l’État israélien…


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