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Souvenirs inédits de Victor Hugo: Le Prince royal de Bavière (Août 1846)

Publié le 10 mars 2018 par Luc-Henri Roger @munichandco

Souvenirs inédits de Victor Hugo: Le Prince royal de Bavière (Août 1846)

Victor Hugo en 1849

Les Annales politiques et littéraires, un hebdomadaire parisien, publiaient en 1902 des Souvenirs inédits de Victor Hugo. On y trouve dans l'édition du 2 février (pp. 3 et 4) la description par le grand poète français de sa rencontre en août 1846 avec Maximilien, Prince héritier de Bavière. Maximilien en visite à Paris était alors âgé de 34 ans, Victor Hugo avait 44 ans.
"Souvenirs Inédits( 1)
X. LE PRINCE ROYAL DE BAVIÈRE
Août 1846.
Le prince royal de Bavière est en ce moment à Paris. Il est venu chez moi et ne m'a pas trouvé ; M. le baron Bourgoing, ministre de France à Munich, me l'a dit l'autre jour à la Chambre des pairs. Hier, je suis allé voir le prince, qui demeure place Vendôme, hôtel de Bristol. Il était six heures du soir. Il pleuvait un peu. Je suis venu en cabriolet de place. J'ai demandé au portier :
— M. le prince royal de Bavière y est-il ?
Le portier, qui est une portière, m'a répondu:
— Je crois que son Altesse Royale est sortie.
Un homme, vêtu de noir, qui passait, m'a demandé ma carte et m'a dit :
— Je vais voir.
Un moment après, cet homme est revenu et m'a annoncé que le prince me priait de monter.
J'ai suivi cet homme, qui m'a conduit au premier étage dans un petit salon sans antichambre, meublé de vieux fauteuils d'acajou garnis en drap bleu. Il y avait une malle dans la cheminée. Je suis resté là seul quelques instants; puis, une porte s'est ouverte, un personnage est entré qui avait des moustaches blondes, un cordon noir au cou sur sa chemise blanche, et une croix blanche à côté sur son habit noir. C'était le lecteur du prince. Son Altesse. s'habillait et allait me recevoir. Ce monsieur a voulu m'ôter mon chapeau par excès de politesse, mais notre mode à Paris est de le garder, ce que j'ai fait,
La porte s'est rouverte. Un homme est entré, assez jeune, d'un visage agréable, d'une quarantaine d'années, en noir, avec une croix blanche et un ruban jaune à la boutonnière. C'est un Français légitimiste, M. le vicomte de Vaublanc, neveu de l'ancien ministre. M. le vicomte de Vaublanc s'est fixé à la cour de Bavière, où il est lecteur de la princesse royale et grand-maître de la cour du prince. Il dînait avec le prince chez M. Guizot, et n'avait pas mis le pied à l'hôtel des Affaires étrangères depuis 1823, année où M. de Chateaubriand y était. Nous avons causé de ces souvenirs.
Puis, arriva M. le baron de Bourgoing, avec plaque et cordon bleu, lequel dînait aussi chez M. Guizot.
Un moment après est entré un homme fort charmant qu'on appelait Monsieur le baron. Il s'est penché à l'oreille de M. de Vaublanc, qui s'est tourné vers moi et m'a dit qu'en sa qualité de grand-maître, il allait m'introduire auprès du prince royal.
La porte du petit salon s'est rouverte a deux battants, j'ai traversé le palier de l'escalier, et je suis entré, M. de Vaublanc et les autres me précédant, dans de grands appartements qui donnent sur la place Vendôme. Une dernière porte s'est ouverte, et M. de Vaublanc m'a introduit dans un salon vaste et assez magnifique, à hautes fenêtres, à boiseries blanches dû dernier siècle, toutes les chicorées dorées; puis, il s'est retiré et la porte s'est refermée derrière moi.
Au milieu du salon, près d'une table ronde, il y avait un jeune homme debout, vêtu d'un pantalon blanc, d'un gilet blanc et d'un habit noir avec une large plaque en diamants, en souliers et bas de soie blancs; trente-quatre ans environ, laid, quoique l'air intelligent, la tournure d'un élégant d'à présent, c'est-à-dire quelque chose de gauche et d'un peu commun, l'oeil vif, le nez gros, d'épaisses moustaches, le visage mal chiffonné. C'était le prince Maximilien de Bavière.
Le prince s'est avancé. Nous avons causé. Il m'a paru spirituel. Nous avons parlé d'architecture, de poésie, de l'Allemagne et de la France. Il m'a fait force compliments et m'a répété, à plusieurs reprises:
— En France, on vous appelle le poète français; nous autres, nous vous appelons le poète européen. Aussi, ajoutait-il, comment se fait-il que vous vous passionniez pour la question du Rhin ?
Il m'a parlé de la Chambre des pairs, du roi, qu'il était allé voir trois fois à Eu, et de M. Guizot, chez lequel il dînait. Il avait visité Notre-Dame. Il m'a fort invité à aller à Munich. Je lui ai dit que je savais tout ce que le roi son père avait fait pour Munich, et quelle physionomie athénienne il avait su donner à cette vieille ville allemande.
— Venez donc voir tout cela, m'a-t-il dit, me pressant presque jusqu'à me faire promettre.
Il m'a paru bien comprendre cette pensée qu'il doit y avoir, dans l'état actuel de la civilisation, amitié entre tous les peuples européens. Il est revenu sur ce qu'a tenté son père en fait de monuments. — Oui, disait-il, c'est beau, c'est bien, mais c'est de l'architecture néo-grecque; on fait ailleurs de l'architecture néo-latine. Pensez-vous, monsieur Victor Hugo, qu'un roi pourrait susciter un art original et avoir l'architecture de son règne? Il n'y a plus d'architectes !
Au bout d'une demi-heure, j'ai pris congé du prince. Il m'a fort exprimé le regret de partir le lendemain et de ne pouvoir me rendre ma visite. On m'a reconduit avec le même cérémonial. J'ai traversé la cour encombrée de voitures et je suis allé, sous les arcades de la rue Castiglione, prendre l'omnibus des Filles-du-Calvaire, qui m'a ramené chez moi.
VICTOR HUGO "
Louis II, un passionné de Victor Hugo 

On le sait, les relations de Maximilien II avec son fils, le prince héritier Louis, étaient plus que distantes. Quel dommage vraiment que le père ait si pu communiqué avec le fils. Louis II sut-il jamais que son père avait rencontré le grand poète français, lui qui allait se passionner avec ferveur pour Marion de Lorme (drame de V.Hugo, 1831) au point de s'identifier avec un de ses personnages, le marquis de Saverny, et de voyager en Suisse sous ce pseudonyme en 1881? 

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