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D’autres manières de voir le monde

Publié le 17 mars 2018 par Cosmologik22
D’autres manières de voir le mondeMonde des indiens Ojibwa. Reconstruction personnelle faite à la lecture des travaux de l’anthropologue A. Irving Hallowell (1940, 1955, 1960, 1963, 1975). Illustration Guillaume Duprat.

« Le ciel est un espace de projection incroyable pour les adultes et les enfants, les scientifiques et les néophytes. Espace onirique, lieu de tous les possibles, il agit comme un miroir pour les sociétés humaines qui y ont projeté leurs mythes depuis la nuit des temps. Le visible s’y mêle avec l’invisible, la lumière des astres dessine des points lumineux au milieu d’incommensurables nappes de matière noire. De là où nous sommes – une espèce parmi d’autres sur la planète Terre – notre vision du paysage est marquée par une ligne d’horizon où le ciel affleure la terre. Cette paire ciel/terre est à la base de bien des mythes, si bien qu’ensemble, ils désignent souvent le « monde » des anciens. Ce sont ces mondes que j’explore depuis quinze années.

La cosmographie scientifique, celles des astrophysiciens, est une étude des objets célestes permettant de cartographier l’univers observable. Une autre cosmographie, telle que je la pratique, consiste à explorer les différentes manières d’imaginer l’univers dans l’histoire des représentations. Cette recherche singulière est ouverte sur toutes les époques, toutes les cultures. Je collecte des récits et des images dans l’histoire des sciences, des religions, de l’anthropologie, puis les rends accessible au grand public à travers toutes sortes de médias, des illustrations, des articles de presse, des documentaires, des expositions, des installations muséographiques, et des livres, dont Mondes, Le Livre des Terres imaginées, Cosmos, L’autre Monde et prochainement Univers.

Le Livre des Terres imaginées, primé au festival de Bologne en 2009, aborde l’histoire méconnue de la représentation de la terre pour un jeune public, sous un angle intuitif. Les terres sont classées selon leurs formes : terre-îles, polygonales, circulaires et sphéroïdales. Cet ouvrage répond à ce qui est pour moi une sorte d’angle mort de l’apprentissage de la géographie.

Aujourd’hui, dans les sociétés industrialisées, n’importe quel enfant de quatre ans sait que la Terre est ronde. Parce qu’on lui dit, parce qu’il en voit des représentations miniatures et fait tourner des globes terrestres. C’est une telle évidence qu’on oublie combien cette découverte fondamentale relève d’un saut conceptuel immense de l’esprit, et d’une histoire complexe, ponctuée de nombreuses spéculations scientifiques, de merveilleuses explorations maritimes, et de sombres malentendus. Entre Eratosthène (-276-194), le premier a en avoir mesuré une circonférence presque exacte, et Juan Sebastian Elcano (1476-1526), l’explorateur basque qui ramène les survivants de l’expédition de Magellan, expérimentant ainsi le premier tour du monde, il s’écoule environ 1700 ans ! La connaissance de la sphéricité du monde a ensuite accompagné les conquérants européens dans leurs rencontres avec les populations autochtones. D’un côté, il y avait ceux qui maîtrisaient la géographie de la Terre sphérique, et de l’autre, ceux qui croyaient que la terre est plate. Cette belle idée a malheureusement été instrumentalisée par les conquérants et est devenue un argument de domination culturelle, un point de rupture entre connaissance et ignorance. Revenons à cet enfant de quatre ans qui sait aujourd’hui que la terre est ronde. Trop souvent, il grandira avec cette connaissance sans jamais la questionner. Au lieu de laisser les enfants « gober » cette image, je crois que l’on devrait davantage les accompagner dans cet apprentissage fondamental. C’est une étape-clef pour faire éclore leur imagination, une imagination qui n’est en rien incompatible avec l’histoire des sciences.

L’autre Monde, mon dernier livre, est l’aboutissement de bien des années de recherches. L’idée sous-jacente est naïve, elle consiste simplement à comparer les différentes manières d’imaginer l’au-delà dans les sociétés humaines. Ce projet est rendu possible par l’accumulation d’informations collectées depuis quinze années. Dans mes précédents livres, j’avais abordé la question du monde dans l’histoire du ciel (Cosmos, 2009) et l’histoire des mythes (Mondes, mythes et images de l’univers, 2006), j’avais observé que les mondes des traditions autochtones étaient divers, mais que souvent, ils étaient influencés par les grandes religions. Ce dernier livre a donc été une occasion rêvée d’explorer les religions antiques, monothéistes et asiatiques. J’ai confronté ces mondes, issus de traditions écrites, aux mondes des traditions autochtones, souvent basés sur l’oralité et d’autres systèmes de croyance comme le chamanisme, l’animisme, le totémisme. La confrontation révèle combien les cosmologies sont poreuses, influençables, surtout dans les sociétés dominées, conquises. De ce point de vue, les grandes religions, ont profondément transformé les sociétés rencontrées, donnant naissance à des représentations hybrides en Afrique, en Amérique du Sud, en Eurasie, en Asie du Sud-Est, etc. Le paradis est un exemple emblématique de ces transformations : apparu au Moyen-Orient il y a trois millénaires, l’idée s’est ensuite largement diffusée sur tous les continents, surtout par le biais des grandes religions monothéistes, altérant l’imaginaire cosmologique de bien des sociétés autochtones.

L’ouvrage déploie plusieurs niveaux de lecture ; d’abord des illustrations en couleur, puis leurs esquisses légendées, accompagnées du cheminement de l’âme, enfin un troisième niveau décortique les différentes conceptions de l’âme propre à chaque culture. Cette relation âme/monde est le fil conducteur qui permet de comprendre l’essence de ces mondes religieux. Dans ce livre, je dévoile pour la première fois une vue complète de mes recherches de cosmographe, avec un texte, des illustrations, ainsi que mes précieuses sources.

L’histoire des représentations du monde est souvent méconnue du grand public, or son exploration peut avoir bien des vertus sur un plan pédagogique : apprentissage de l’histoire des sciences et des religions, relation entre science et imagination, découverte de l’altérité, découverte de soi… Lorsque je trouve des indices cosmologiques dans des bibliothèques et reconstruis des images de mondes issus de cultures anciennes, oubliées ou en voie de disparition, j’ai parfois l’impression de faire une sorte d’archéologie de l’âme humaine. Ces mondes constituent les trésors d’un patrimoine immatériel de l’humanité qu’il convient de préserver et de partager. »

Guillaume Duprat
(texte paru en italien dans le journal Il Sole 24 Ore)

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