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Les insultes de Schopenhauer

Publié le 28 mars 2018 par Les Lettres Françaises

L’insulte schopenhauerienne est d’abord une défense contre l’insulte, un art de la raillerie qui est une sorte d’insulte élevée d’un ton, comparable à la riposte graduée de la dissuasion atomique : à demi-bombe, bombe ; à une bombe, deux bombes, etc.  Schopenhauer décrit parfaitement lui-même cette stratégie de la dissuasion progressive : « Lorsque (l’insulteur) a été grossier, il faut être encore plus grossier. Si les invectives ne font plus d’effet, il faut y aller à bras raccourcis, et là aussi il y a une gradation pour sauver l’honneur : les gifles se soignent par des coups de bâton, ceux-ci par des coups de cravache. Contre ces derniers mêmes certains recommandent les crachats, qui ont fait leur preuve. C’est seulement lorsque ces moyens arrivent trop tard qu’il faut recourir sans hésiter à des opérations sanglantes. »

Cependant, comme le note justement Franco Volpi dans son introduction à l’Art de l’insulte, l’humeur de Schopenhauer a tôt fait de ramener celui-ci de la riposte railleuse à la simple raillerie, de la « contre-insulte » à l’insulte tout court. II n’est que de lire Schopenhauer pour récolter une abondante moisson d’injures en bonne et due forme, qui fait le contenu de ce recueil, lequel n’est d’ailleurs nouveau qu’en apparence. Car les Éditions du Rocher avaient publié déjà, en 1988, soit quatorze ans avant la publication allemande de cet Art de l’insulte (2002), un recueil d’insultes de Schopenhauer, choisies et présentées par Didier Raymond, auquel le nouveau recueil ressemble comme une sœur puînée. Maints textes se retrouvent d’un recueil à l’autre. De même, naturellement, les principales cibles visées : le trio infernal Hegel-Fichte-Schelling, sur lequel s’acharne Schopenhauer chaque fois qu’il en trouve l’occasion, les professeurs, les universitaires, les théologiens, les femmes, la sottise (réelle ou supposée), le bruit sous toutes ses formes, l’ensemble des populations d’Europe qu’il tient toutes en exécration, à commencer par l’allemande, les bourreaux d’animaux (ou supposés tels), etc.

Je reprocherais pour ma part à Volpi de n’avoir pas fait mention d’un aspect très curieux de l’apostrophe schopenhauerienne, qu’avait si bien mis en évidence Didier Raymond dans sa préface. Je veux parler de la tendance, fréquente chez Schopenhauer, de frapper à côté, d’incriminer chez la personne ou l’institution qu’il prend pour cible un défaut complètement étranger à la cible visée ou un défaut réel mais qui, s’il existe, est sans aucun rapport avec le procès intenté. Schopenhauer semble avoir eu lui-même conscience de l’efficacité de ces attaques « à vide » ; par exemple lorsqu’il écrit, dans les Aphorismes sur la sagesse dans la vie : « L’injure, la simple insulte, est une calomnie sommaire, sans indication de motif. (…) II est de fait que celui qui injurie n’a rien de réel ni de vrai à produire contre l’autre. » L’insulte inadaptée, qui met délibérément ou non à côté de la plaque, est plus cocasse et aussi plus meurtrière qu’une attaque qui s’en prendrait au vif du sujet, à laquelle il est toujours loisible de répondre. Mais que répliquer, si on vous accuse d’un défaut qui vous est étranger et constitue de toute façon un reproche déjà inepte en soi ? Interrogé sur la validité de son système philosophique, Hegel aurait eu de quoi répondre. Mais qu’aurait-il pu dire, apprenant que Schopenhauer lui reprochait essentiellement d’être « dégoûtant » ? Qu’aurait pu répondre Spinoza s’il eût pu apprendre que la principale faiblesse de sa philosophie allait être, au gré de Schopenhauer, de s’être montrée apparemment indifférente à l’égard des chiens ?

II est d’ailleurs à remarquer que si ces « insultes » sont amusantes et intéressantes, c’est plus en raison de leur auteur que de leur vigueur. Sous la plume d’un aussi grand penseur que Schopenhauer, ces propos aberrants laissent pantois. On n’y trouve que rarement le mordant d’un mot de Nietzsche ou la crasse pure d’un maître de l’injure comme Léon Bloy, encore moins l’efficacité mortelle d’un maître de l’insolence comme Voltaire. Sans doute Schopenhauer a-t-il parfois la plume féroce, par exemple quand il décrit Fichte comme « un homme à qui le fait d’enseigner n’a jamais laissé le temps d’apprendre ». Mais de tels coups de poignard, aussi bien ajustés, ne sont pas fréquents. Ce qui tendrait à prouver que l’art de l’insulte, s’il est mineur, n’est pas pour autant un art facile.

Clément Rosset

Schopenhauer, L’art de l’insulte
Textes réunis et présentés par Franco Volpi
Éditions du Seuil, mars 2004. 188 pages


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