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Étreint(s)

Publié le 19 avril 2018 par Jean-Emmanuel Ducoin
Étreint(s)Face à la terre brûlée de Mac Macron, façon table rase, un vertige nous étreint, à moins que ce ne soit une maudite intuition: si l’Antisocial gagne, sera-t-il trop tard?
Marécage. Tout homme, avant bilan, est homme du passé et déjà homme du passif. L’avantage de l’âge n’exonère pas l’état récapitulatif des pertes et profits, côté salut public et nobles causes ; nous avons même le droit d’anticiper la catastrophe à-venir. Continuant de miser – pour ce qui nous concerne – sur le renouveau d’une République sociale à la française, nous voyons prendre ses aises, à marche forcée et sans complexe, une démocratie à l’anglo-saxonne, la relation client remplaçant un à un les services publics. L’ancienne «embêteuse du monde» qu’était la France (formule de Régis Debray dans un livre à paraître début mai, à suivre…), cette fille aînée de la Révolution, rétive à l’alignement, s’enlise désormais dans le marécage de l’Euroland, capitales Berlin, Strasbourg ou Bruxelles, et devient fer de lance des Gafa en leur déroulant le tapis rouge à Versailles, plus bel avatar ensoleillé de la monarchie républicaine. Le bloc-noteur s’égare-t-il? Pas tant que cela. Le monde de Mac Macron, qu’il pourrait nommer «le train du monde» à défaut de «nouveau monde», est là, sous nos yeux, en projets et en application effective. Il tourne le dos au Conseil national de la Résistance et renvoie nos humanités comme en dépôt, dans les tiroirs de bouquinistes avec d’inutiles cautions de papier. Qu’il est difficile de ne pas s’étonner d’en être là, d’assister sans y avoir prise – ou presque – au tapage nocturne des nouveaux managers, arraisonnés que nous sommes par le langage de la gestion comptable et financière, quand « l’entreprise France » se substitue progressivement à la France des Lumières, celle qui, par sa trace au moins, continue de nous pousser dans le dos en nous efforçant de ne pas renoncer. Allez, croyez-le, ces mots n’ont rien de romantique. Ils ne visent qu’à soupeser les risques, réveiller les consciences (les nôtres aussi d’ailleurs) et favoriser les initiatives, d’où qu’elles viennent en quelque sorte. Soyons honnêtes. Face à la terre brûlée de Mac Macron, façon table rase, un vertige nous étreint, à moins que ce ne soit une maudite intuition que nous ne pouvons taire: si l’Antisocial gagne, bref, s’il liquide tout du sol au plafond en moins de temps qu’il ne le faut pour en anticiper toutes les conséquences, sera-t-il trop tard? Mais vraiment trop tard cette fois? Qui peut répondre à cette question, sans peur et sans crainte de se tromper?

Liquidateur. Curieuse ironie de l’histoire. Jetant un œil avancé sur le livre d’ex-Normal Ier, "les Leçons du pouvoir" (Stock), un trait fielleux nous a amusés: «L’ancien monde a un nom, cela s’appelle la démocratie. Avec des partis politiques, des syndicats, un Parlement et des élus, une presse.» Une autre manière de dire à Mac Macron que, en s’entourant de ministres technos ou trop soulagés d’être de l’ancien monde pour cachetonner, le nouveau prince-président a tué un certain type de débat politique. Non sans danger, rappelons-le. Si nous ne croyons pas à une «coagulation» rapide des luttes actuelles, aussi multiples soient-elles, et encore moins à une «convergence» (soyons réalistes), le «cause toujours» et le «manifestez toujours» ont leurs limites. Les cheminots tiennent le haut du pavé, dans une action de longue haleine inédite? Le Parlement poursuit son travail de sape et vote la contre-réforme du rail français, comme si de rien n’était. Avec Mac Macron, c’est simple: offensive globale, méthode autoritaire, projet non négociable. Au moins le procédé a-t-il eu pour effet de cimenter un front syndical que nous savons pourtant fragile comme du cristal. Près de quatre-vingts «réunions» avec les syndicats de la SNCF en deux mois! Résultats? Le gouvernement n’a aucune marge de manœuvre octroyée par l’Élysée: marche ou crève. Tel est la seule «négociation» possible. À ce point de «dialogue social», parlons plutôt de mépris absolu. Même les citoyens passifs l’ont compris. Ils savent même à quoi s’attendre dorénavant. La seule question est de savoir s’ils laisseront le liquidateur agir, sans réagir massivement, tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre.
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 20 avril 2018.]

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