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L’ambiguïté informationnelle de Monsanto

Publié le 19 avril 2018 par Infoguerre

L’ambiguïté informationnelle de Monsanto

Longtemps dominé par six grandes entreprises mondiales, le secteur de l’agrochimie se redessine suite à différentes opérations de fusion-acquisitions autour d’acteurs de plus en plus pesants. Depuis quelques années, les firmes les plus importantes sont le Suisse Syngenta, le Chinois ChemChina, les Américains Dow Chemical, DuPont et Monsanto, et l’Allemand Bayer. Courant 2017, Dow Chemical et DuPont de Nemours achèvent leur fusion et donnent naissance à DowDuPont, et, ChemChina rachète Syngenta. Début 2018, la Commission Européenne acte la fusion des géants allemands et américains Bayer/Monsanto. Une fusion qui divise. L’on se demande comment ces entreprises, et notamment Monsanto, l’une des plus importantes du marché, continuent de croître dans un environnement défié par les contestations de plusieurs institutions internationales, d’organisations non gouvernementales et ce, malgré la mobilisation de la société civile ?

L’agrochimie en pleine mutation

Créée en 1901 par John Francis Quenny et spécialisé au départ dans la fabrication de la saccharine, Mosanto se diversifie par la suite dans la fabrication de la caféine et de la vanilline, puis de l’aspirine, du caoutchouc et des phosphates. Dès 1945, elle produira également des herbicides et des insecticides. Aujourd’hui son chiffre d’affaires est réparti entre les semences et graines génétiquement modifiées (75%) et les herbicides (25%). Géographiquement, celui-ci est réparti entre les Etats-Unis (56,3%), l’Europe, l’Afrique (12,6%), le Brésil (12,2%), l’Argentine (6,6%), le Canada (5%), l’Asie-Pacifique (3,8%), et le Mexique (2,8%). Son produit phare, le Roundup, une molécule synthétisée du Glyphosate, dont le brevet a été déposé en 1972, est tombé dans le domaine public en 2000. Ce produit est par ailleurs largement réputé pour ses impacts nocifs sur la santé et l’environnement. Pour rappel, le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), émanation de l’OMS a classé le glyphosate « cancérogène probable».

En dépit de ces allégations, le chiffre d’affaires de Monsanto est en constante évolution. Son taux de croissance annuel moyen (TCAM) est de 8% sur la période 2003-2017. Son résultat net croît aussi de façon régulière. Il a enregistré sur la même période un TCAM de 28%. A l’instar des autres acteurs du secteur de l’agrochimie, son chiffre d’affaires a enregistré des baisses en 2015 et 2016, notamment en raison de la crise qui amène les exploitants à réduire leurs dépenses en semences et autres produits. Des baisses certes, sans pour autant que l’entreprise soit déficitaire. Comment Monsanto évoluera-t-elle en cas de non renouvellement de l’autorisation d’utilisation du glyphosate ?

Rachat de Monsanto par Bayer, une opération controversée. 

C’est dans un contexte clivant que l’opération de fusion Bayer et Monsanto a été annoncée. D’une part, les décisions institutionnelles : 21 mars 2018, la Commission Européenne autorise l’opération. Une autorisation habillée, selon plusieurs avis, par car elle oblige Bayer de céder une partie de ses activités. La règle de droit sera dès lors respectée. Ce contexte est le prolongement de la décision prise à l’issue du vote organisé par la Commission Européenne sur le renouvellement d’utilisation du glyphosate. « Dans le cadre du comité d’appel du 27 novembre 2017, un avis favorable s’est dégagé parmi les États membres (18 en faveur du renouvellement, 9 contre et une abstention).

Notons -par la même occasion- que l’Allemagne qui s’était abstenue dans un premier temps, a fini par voter en faveur du renouvellement. A qui profitera finalement ce vote ? D’autre part, l’avis de la société civile vis-à-vis de la concentration qui s’opère est clair. Celle-s’interroge sur ce que deviendra le marché sans concurrence loyale et sur les impacts sur les consommateurs. Cette situation traduit le niveau de dépendance de l’agriculture des produits du lobby de l’agro-chimie.  Au-delà de cette concentration qui s’annonce, le nom de la firme a été associé à plusieurs scandales : des pétitions à l’encontre de la firme de Saint Louis et dont la plus connue est l’initiative citoyenne européenne pour l’interdiction du glyphosate, le Tribunal Monsanto (une mobilisation internationale de la société civile), la marche mondiale organisée courant mai 2017 pour rassembler les luttes contre Monsanto et enfin, des poursuites judiciaires où Monsanto a été jugé.

Techniques d’intimidation et stratégies de lobbying rodées

Plus aucun secteur n’y échappe.  Chez Monsanto, outre le lobbying, la technique d’intimidation semble être largement utilisée. A commencer par les agriculteurs, individuellement, jusqu’aux organisations non gouvernementales. Entre 1997 et 2010, la firme a engagé 145 poursuites judiciaires aux Etats-Unis contre des agriculteurs, les accusant d’avoir conservé ou ressemé des semences brevetées. Tout récemment, en février 2018, Monsanto réclame devant la justice américaine la divulgation de tous les documents d’Avaaz (ONG) «sans limitation», dès lors que l’entreprise ou le glyphosate y sont mentionnés. Monsanto tente la manipulation de l’opinion publique par la désinformation. Monsanto papers, affaire pour laquelle la déclassification de documents a permis de dévoiler les échanges de l’entreprise avec l’Agence de Protection de l’Environnement. Via la désinformation et l’influence, l’entreprise a ainsi tenté d’intervenir dans les décisions des agences réglementaires. Le rapprochement entre ces deux entreprises, Bayer et Monsanto, sera l’occasion de renforcer leur lobbying et les aidera à préserver leur intérêt corporatiste, voire consolider leur emprise sur le marché de l’agrochimie (cf. le lobby des pesticides, piloté par Bayer).

Des questions qui méritent des réponses

Alors que l’ensemble des acteurs critique cette fusion qui générera un mastodonte de l’agrochimie, on se demande comment cette position dominante a pu être validée par la Commission Européenne et sa Direction Générale de la concurrence moyennant un habillage juridique ? On s’interroge également pourquoi l’autorité de régulation américaine tarde à donner son aval ? Pourquoi continue-t-on d’envisager une croissance des ventes de produits classés ‘probablement cancérogène’ ? Pourquoi l’ANSES, a-t-elle interdit la mise sur le marché de l’herbicide Basta F1  de Bayer, « l’un des rares substituts du glyphosate », selon la Commission Européenne ? Pourquoi la France affiche-t-elle une volonté de rupture avec le glyphosate et n’encourage -t-elle pas les désherbants naturels tels que celui développé par Osmobio ?

Khaoula Riffai

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