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Picasso démiurge méditerranéen

Publié le 20 avril 2018 par Les Lettres Françaises

Picasso démiurge méditerranéenL’abondance et la régularité des expositions Picasso est confondante. Elle montre l’intérêt soutenu des commissaires et responsables d’art et du public, pour le plus grand créateur du XXe siècle, mais aussi de son incroyable prolixité. En témoigne la vitalité et l’inventivité que, par exemple, la proximité avec Marie-Thérèse Walter engendre, jusqu’à l’effervescence créatrice, – plus qu’« érotique » ! – de l’année 1932 (exposition qui vient de se terminer au Musée Picasso à Paris, après celle évoquant la même période, celle de Boisgeloup, au printemps 2017, dans une « saison Picasso » à Rouen).

Cette créativité est le signeun imaginaire particulièrement fécond, lequel n’a pas vraiment besoin pour Picasso de se nourrir de voyages extraordinaires, mais plutôt de souvenirs, d’observations, de relations et d’incitations aussi venues de ses proches. C’est le thème de l’exposition présentée à Marseille, dans le très beau cadre de la Vieille Charité, intitulée « Picasso, Voyages imaginaires »[1]. Elle sous-entend que Picasso s’est moins déplacé qu’il n’a rêvé, ou transmué ce qu’il a perçu, directement ou non, en œuvre d’art.

Elle débute par l’évocation de la « Bohème bleue », en s’appuyant sur la double inspiration du Paris Bohème du Bateau-Lavoir et de Montmartre, au début du XXe siècle, et de la Catalogne, où il se rend encore régulièrement. Cela correspond à sa « période bleue », aux portraits d’une humanité souffrante et pauvre, à sa fascination pour son modèle, Germaine. Fernande Olivier sera ensuite une muse inspiratrice (notamment d’une étonnante sculpture en bois d’inspiration romane, Buste de femme, Fernande, 1906).

La seconde source créatrice vient de l’art ibérique archaïque, puis africain, à la suite notamment d’une visite au musée ethnographique du Trocadéro, en compagnie de Derain et Apollinaire. Il multiplie alors les esquisses, dessins, études, toiles, qui conduiront à l’éclosion sans précédent des Demoiselles d’Avignon. Leur abondance, leur prolifération permet d’en garder des traces dans de multiples lieux et collections. Il suffit de quelques-unes, pour évoquer cette icône du XXe siècle.

Puis l’exposition, utilisant la disposition fragmentée des salles de la Vieille Charité, permet de s’ouvrir à d’autres lieux, notamment à la Provence, où se retira plus tard Picasso. Il se trouve en 1912 à Sorgues et Marseille, cette fois avec Braque, et se lance dans de nouvelles expérimentations, en utilisant de nouvelles formes, références et matériaux.

Cette inspiration va s’élargir, en 1917, à l’Italie, à l’occasion d’un voyage, notamment à Rome et Naples. Il découvre à la fois les musées, l’effervescence et le pittoresque des rues et des spectacles de rues, les spectacles de marionnettes, et le monde des Ballets de Diaghilev, dont la danseuse Olga Khokhlova, qu’il épousera le 12 juillet 1918. « Mais attention, lui a dit Diaghilev, quand il l’a séduite : « une Russe, on l’épouse ». Ce à quoi, la mère de Picasso aurait répliqué que son fils « ne serait jamais marié qu’avec la peinture ».

Une seconde exposition, au MUCEM proche de la Vieille Charité, va illustrer cette double attirance, des Ballets et de l’exotisme. Elle est très parlante, en utilisant des mannequins, des photographies, des éléments de décors, des films récents reproduisant les spectacles auxquels il a puissamment contribué. Il s’agit d’abord de Parade (1917, écrit par Cocteau, musique de Satie). Picasso peint le célèbre rideau de scène (resté au Centre Pompidou, une reproduction seule est présentée), le décor, d’inspiration cubiste, les costumes stylisés, humoristiques (par exemple, Le manager américain). Puis, avec une facilité et une créativité presque déconcertantes : Le Tricorne (De Falla, chorégraphie de Massine, 1919), créé à Londres, à Covent garden, où se rend Picasso – qui apporte la même contribution, renforcée par le sujet évoquant l’Andalousie. Suit Pulcinella (Stravinsky, 1920), d’inspiration napolitaine cette fois. Enfin Cuadro flamenco (1921, des danses et chants andalous, certains réemplois de Pulcinella). La profusion de costumes, de références (par exemple aux figurines, peu connues aujourd’hui, de Fortunato Depero, pour Parade), est stupéfiante – sur on le voit une très courte période de temps.

Alors se substitue à cette production l’inspiration antique, venue de plusieurs sources, le visage classique d’Olga (celui étrange, le nez dans le prolongement du front, de Marie-Thérèse sera aussi déterminant) ; des réminiscences du voyage italien (Pompéi en particulier) ; une volonté de rupture avec les époques précédentes, de ce que l’on a appelé le « retour à l’ordre » de la peinture européenne ; un peu plus tard le mythe, très fécond pour Picasso, du Minotaure. Les grandes Baigneuses, les femmes ingresques, les maternités en sont des illustrations.

Le démiurge s’arrête-t-il là ? Certainement pas. L’inspiration surréaliste vient alors se superposer aux précédentes, et produit peut-être les œuvres les plus réussies. Sous le signe d’un « soleil noir », les Baigneuses ne sont plus massives et froides, mais leurs corps se transforment, s’allongent, sont difformes et superbes. Elles conduisent à représenter des femmes inquiétantes, bientôt hurlantes, mordantes, pleurantes (sous l’influence de Dora Maar).  

L’imaginaire perpétuellement sollicité du peintre l’est ensuite en partie par des échanges avec ses amis voyageurs, qui lui envoient régulièrement des cartes illustrées, susceptibles soit de lui rappeler ses propres productions, soit d’en éveiller d’autres. Ces petits documents sont foisonnants. Ils viennent de Cocteau, très souvent, de Zervos, de Breton, de Leiris – ce dernier relance les illustrations africaines (mission Dakar-Djibouti, Afrique Fantôme, masques…). Enfin, plus tard, viennent des inspirations orientales, de pays que Picasso n’a pas fréquentés autrement que par récits et reproductions ou peintures, comme celle des Femmes d’Alger de Delacroix. Picasso mêle encore une fois ses représentations féminines, torturant et magnifiant les corps, aux sensations orientales (formes, couleurs).

Ce parcours qui entraîne le visiteur vers ces horizons multiples se termine dans la chapelle de la Vieille Charité, avec le groupe sculpté Les Baigneurs (août-septembre 1956), originellement réalisé à partir de planches récupérées, de morceaux de caisses, pieds de lis, manches à balais, châssis. Les personnages sont extravagants, provocants (Plongeuse, Homme-fontaine…), mais mis en scène : Picasso n’a pas renoncé aux mouvements des corps et des attitudes qu’il a aimés et illustrés trente-cinq ans plus tôt.

En définitive, dévorant, puissant, sans cesse à la recherche de thèmes et de formes nouvelles, Picasso trouve dans le mythe du Minotaure sa plus juste représentation. Il n’en abuse jamais pourtant, tans sa puissance de renouvellement et de transformation de tout ce à quoi il touche, de tout ce qu’il approche, est considérable. Aussi nombreuses soient-elles, les expositions Picasso n’épuisent pas leur sujet (ni leur visiteur !). Marseille, ville méditerranéenne,  en est une illustration envoûtante.

Philippe Reliquet

Exposition Picasso, Voyages imaginaires
La Vieille Charité, Marseille16 février-24 juin 2018

Exposition Picasso et les Ballets russes, Entre l’Italie et l’Espagne
MUCEM, Marseille, 16 février-24 juin 2018


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