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En fumant en gommant

Publié le 23 avril 2018 par Les Lettres Françaises

En fumant en gommantOn raconte que, pendant la Seconde Guerre mondiale, confronté à la pénurie de papier, Mikhail Bakhtine utilisa un de ses manuscrits pour rouler des cigarettes. Pour ma part, n’ayant rien écrit, je dois me contenter de fumer les livres des autres, c’est-à-dire que je dégarnis un peu les rayons de ma bibliothèque pour acheter des clopes.

De tous les expédients auxquels conduit l’impécuniosité, le commerce des livres d’occasion a au moins le mérite de conserver un vernis de notabilité. Après une journée en manque de nicotine à essayer de fourguer au rabais cinq kilos de Série Noire, le soir, au dîner auquel on n’a accepté de se rendre que sur un tendre ultimatum de sa compagne, il y a une consolation à répondre dans un sourire indulgent au convive forcément pétrochimiste ou expert en gestions d’actifs qui veut savoir ‘ce que l’on fait dans la vie’ : « Je suis libraire d’ancien ». Le silence déférent qui accompagne cette qualification paie de beaucoup de menues contrariétés.

Tout d’abord, il est déprimant de réaliser que si les premiers livres qu’on a jugés indignes de conserver se vendent à vil prix, c’est que d’autres lecteurs parvenus à la même conclusion en ont inondé le marché. Au camouflet de se voir réfuter l’originalité de ses jugements s’ajoute l’avanie d’avoir trimballé en métro trois kilos d’Actes Sud et de faire le chemin du retour chargé d’un unique paquet de Lucky Strike qui porte désormais, en lieu et place de l’éclatant logo rouge de mon adolescence, la sombre promesse d’un érectile et inéluctable dysfonctionnement.

Je crois toutefois que l’aspect le plus rebutant réside dans le gommage. Je m’explique. Les librairies d’occasion tolèrent mal les annotations manuscrites, quelles qu’en soient la pertinence : porter en marge de La Recherche du temps perdu que l’écriture est une manière de renoncer à vivre ou bien rayer spirituellement le « s » du nom de Proust, cela ne fait pas de différence aux yeux de l’acheteur dévoué au respect de la consigne : aucune surcharge du texte. Aussi, là où le feutre ou le surligneur ont un caractère d’irrémédiable, le crayon à mine préserve la possibilité d’effacer les traces d’une exégèse exubérante. Avis aux thésards désargentés.

A ce stade, il me faut préciser que mes propres livres sont immaculés. Lorsqu’au fil de mes lectures je croise des citations intéressantes, j’en reporte d’abord les références sur une feuille volante puis je les retranscris sur mon ordinateur. A ceux qui trouvent le procédé fastidieux, je conseille d’essayer de gommer un astérisque incrusté au critérium dans la marge intérieure d’un 10/18 sans casser la reliure.

Ma compagne, délicieuse universitaire avec laquelle je partage une conception profonde de l’existence et un compte en banque, n’a malheureusement pas le même respect pour l’imprimé. Les livres ne sont pas pour elle des objets sacrés dont l’intégrité doit être farouchement préservée, mais des outils, des supports de travail. Je diffère en cela. Chaque livre est unique, précieux, et porte en lui un nombre potentiel de cigarettes. Dans ce conflit entre valeur d’usage et valeur d’échange, c’est elle qui possède l’avantage moral. Mais ma compagne ne fume pas. Par conséquent, elle ne gomme pas.

Le gommage de livres comporte une certain nombre de risques au premier rang desquels le traumatisme ostéo-articulaire. Contrairement à ce que le profane imagine, la main qui manie la gomme n’est pas tant éprouvée que celle qui, immobilisant fermement la page, absorbe l’énergie du mouvement de va-et-vient. Des pauses régulières sont à observer. Puisqu’une pause s’accompagne naturellement d’un café, qui s’accompagne automatiquement d’une cigarette, il faut donc évaluer avec précision le nombre de pages à gommer entre deux pauses sous peine de faire partir en fumée le bénéfice escompté de l’opération.

Le risque psycho-social n’est pas à sous-estimer non plus, car la tâche est d’autant plus abrutissante qu’il est tout à fait impossible de lire un livre pendant qu’on le gomme. A cet égard, gommer du Marc Lévy ou du Robbe-Grillet est parfaitement équivalent (sauf à savourer la discrète ironie qu’il y aurait à gommer un exemplaire des Gommes…) Par exemple, je viens de gommer successivement, sans rien apprendre d’autre que le nombre de pages que ma compagne en a lues, L’Archéologie du savoir de Michel Foucault, Les Théories de la justice de Will Kymlicka, et l’Homo academicus de Pierre Bourdieu. Un jour, quand j’aurai arrêté de fumer, je les rachèterai pour les lire.

Baptiste Campomoro


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