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Tony et Ridley Scott, frères d’armes – L’écho des savants

Par Julien Leray @Hallu_Cine

La force de l’évidence. Tant par le sujet que la logique rédactionnelle. Après onze essais ayant chacun entrepris le décryptage, vulgarisé autant qu’érudit et très documenté, de la filmographie d’un cinéaste (Tobe Hooper, Christopher Nolan, Paul Verhoeven), ou encore d’une série (Mad Men), entrecoupés d’une parenthèse remarquée sur la création de Propaganda Films, Tony et Ridley Scott, frères d’armes marque pour le collectif Playlist Society l’affirmation d’une nouvelle ambition : celle de proposer cette fois-ci un ouvrage d’analyse comparée, avec les écueils et les exigences qu’implique pareil exercice, tout en conservant l’ADN ayant fait le succès de ses précédentes publications. Dans cette optique, l’idée de s’attaquer à l’œuvre de l’une des fratries les plus connues de l’histoire du cinéma, aussi dissemblables sur la forme que du point de vue de la reconnaissance critique, non content d’apporter des clés nouvelles pour élever le débat, était par ailleurs l’occasion idoine pour la maison d’édition parisienne de faire évoluer sa formule en douceur, et d’apporter une touche de variété bienvenue à sa collection.

Une démarche prometteuse et aguicheuse, fatalement non sans risques (notamment privilégier un cinéaste au détriment de l’autre), dont Marc Moquin, critique cinéma et rédacteur chez Revus & Corrigés, après Damien Leblanc, Dominique Legrand, ou encore Erwan Desbois, s’est au final lui aussi acquitté avec brio. Le temps de huit chapitres, et cent-soixante pages d’une densité surprenante pour ce format, l’auteur expose ainsi avec une rigueur remarquable les nombreux points d’accroche, tant d’un point de vue formel (références picturales communes, trames sonores en écho, mouvements de caméra) que thématique (la corruption et la main-mise de la bureaucratie sur la société, les « utopies brisées », la surveillance des populations en particulier), entre l’œuvre oscarisée de Ridley Scott, et celle de son frère Tony, souvent qualifié, lui, de manière péjorative « réalisateur de séries B ».

Une entreprise qui aurait aisément pu sombrer dans une surinterprétation bancale et hasardeuse, en cherchant coûte que coûte à faire converger deux visions du cinéma qui, sur le papier, apparaissent très éloignées. En basant sa démonstration exclusivement sur des exemples concrets et précis, en prenant du reste tout le temps nécessaire à leur explication (soigneusement étayée et détaillée), Marc Moquin, non content d’éviter le piège, en fait même une excellente base de réflexion, permettant d’appréhender les filmographies des frères Scott d’un œil neuf, la curiosité aiguisée, adéquatement outillé pour en comprendre la symbolique et les nuances érudites sous-jacentes. Forçant par là même le désir de (re)découvrir des métrages méprisés (Alien : Covenant, L’Attaque du métro 123), ou passés davantage inaperçus (Domino, Cartel, voire Déjà Vu). Sans chercher à les réhabiliter, Marc Moquin permet au moins de les reconsidérer de manière éclairée.

En optant par ailleurs pour une structure en miroir, faite de constants va-et-vient entre les films de chacun des metteurs en scène, ce dernier s’est surtout attaché à fournir un travail formel et didactique, versant moins dans les digressions et ressentis personnels (à quelques exceptions près) que dans la primauté analytique des concepts avant tout cinématographiques. Si l’ensemble manque en conséquence peut-être d’un brin de folie, il fait tout de même bon se retrouver face à un ouvrage cherchant à rester accessible au plus grand nombre, et à ne pas négliger pour autant celles et ceux, plus initiés, qui souhaiteraient approfondir les concepts et les notions plus avant.

Notons tout de même quelques raccourcis un peu hâtifs – le rachat de la 20th Century Fox par Disney, sous-entendu comme entériné, alors que les négociations sont encore en cours et seraient même sur le point de capoter, ou encore les raisons qui expliqueraient l’accueil froid reçu en Occident par Kingdom of Heaven lors de sa sortie, évacuant la problématique de la qualité intrinsèque de l’œuvre -, et certaines affirmations qui ne manqueront pas de faire sourciller, en particulier celle voulant que Ridley Scott aurait su remettre au goût du jour le film de guerre avec La Chute du faucon noir, trois ans seulement après un certain Il faut sauver le soldat Ryan.

Rien à même, toutefois, de porter préjudice à un essai ayant magnifiquement su synthétiser la quintessence des travaux de ses deux sujets, ayant en outre eu le bon goût de porter une attention toute particulière à Tony Scott, traité d’égal à égal avec son célèbre frère, et dont les mérites en tant que metteur en scène sont enfin consacrés – ce qui reste suffisamment (et honteusement) trop rare pour ne pas être mis au crédit de Marc Moquin.

En définitive, Tony et Ridley Scott, frères d’armes peut donc, sans complexe aucun, venir fièrement rejoindre les étagères de tout(e) cinéphile curieux(-se) et avide d’apprendre : riche, convaincante et agréablement rédigée, voilà une lecture à côté de laquelle fans et même profanes des réalisateurs d’Alien, le huitième passager et True Romance auraient tort de passer.

Tony et Ridley Scott (source : Entertainment Weekly)
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