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L'Impératrice d'Autriche en Normandie. Souvenirs de 1875 par Ernest Daudet (1)

Publié le 15 juin 2018 par Luc Roger @munichandco
L'Impératrice d'Autriche en Normandie. Souvenirs de 1875 par Ernest Daudet (1)
Un article de souvenirs  paru dans le Figaro du 13 septembre 1898 (p.5) peu après l'assassinat de l'impératrice d'Autriche, par Ernest Daudet, le frère aîné d'Alphonse Daudet. Nous empruntons les illustrations au Monde illustré du 31 juillet 1875, qui annonçait le séjour de Sisi en Normandie.
"L'Impératrice d'Autriche en Normandie 
SOUVENIRS DE 1875
La nouvelle du crime exécrable dont  l'impératrice d'Autriche vient d'être victime m'est arrivée dans un village du pays de Caux où son souvenir, à la suite d'un séjour qu'elle y fit jadis, est resté vivant et si respecté j'allais dire si vénéré que cette nouvelle affreuse y a mis en deuil tous les cœurs.
Depuis ce matin, parmi ces braves gens; c'est à qui parlera de l'auguste et infortunée souveraine, à qui rappellera quelques traits de l'inépuisable bonté et de la grâce charmante déployées par elle durant les deux mois août et septembre 1875, qu'elle passa au milieu d'eux. Il m'a semblé intéressant de résumer ces détails rétrospectifs, qui me sont en quelque sorte dictés, en les complétant par ceux que je trouve, sur le même objet, dans mes notes de cette époque.

L'Impératrice d'Autriche en Normandie. Souvenirs de 1875 par Ernest Daudet (1)

Le château de Sassetot,
habitation de l'impératrice d'Autriche pendant son séjour en France
in Le Monde illustré (juillet 1875)

En cette année 1875, les médecins de la Cour d'Autriche, consultés sur la santé de l'Impératrice, avaient conseillé un séjour au bord de la mer, sous un climat tempéré, en France de préférence et autant que possible dans un pays frais et boisé. Il parut que la Normandie réunissait ces conditions et le consul autrichien à Fécamp fut chargé de trouver une installation pour sa souveraine. A peu de jours de là, il proposait de louer pour elle le château de Sassetot-le-Mauconduit. Les détails qu'il donnait convinrent, et on l'autorisa à signer le bail. Sassetot-le-Mauconduit est une importante commune de la Seine-Inférieure. Sur la grande route de Dieppe à Fécamp, à seize kilomètres de cette ville, on trouve, sur la gauche, un chemin de traverse qui conduit en quelques minutes au village, situé à l'extrémité de l'un des vastes et fertiles plateaux que coupe cette route construite par Napoléon, quand il préparait une descente en Angleterre.

L'Impératrice d'Autriche en Normandie. Souvenirs de 1875 par Ernest Daudet (1)

Les Petites-Dalles, la plage la plus rapprochée du château de Sassetot

Le village domine des bois qui descendent vers la mer. Du sommet sur lequel il s'élève et dont le château occupe le centre, on découvre à travers les arbres l'immensité des flots et le hameau des Petites-Dalles, construit sur leurs bords.
Quant au château, dont l'architecture n'offre rien de remarquable, c'est un vaste bâtiment en briques, qui date des premières années de ce siècle et qui tire son principal agrément du parc qui l'environne. Son constructeur fut le marquis de Martinville, pair de France sous la Restauration. En 1875 son petit-fils, le marquis de Bois-Hébert, venait de le vendre à un armateur du Havre, M. Albert Perquer. Celui-ci s'y installait à; peine; lorsqu'il, fut averti du désir de l'Impératrice et il consentit à le lui louer. Elle y arriva le 31 juillet avec la petite archiduchesse Valérie, sa fille, et une suite d'environ soixante personnes. Le lendemain, elle descendait aux Petites Dalles, où elle devait prendre les bains de mer qu'on lui avait ordonnés. A cette époque, le duc Decazes était ministre des affaires étrangères. Il m'honorait d'une bienveillance affectueuse. Invité, pendant le mois de septembre, à passer quelques jours chez des amis, à Fécamp, j'allai prendre congé de lui et il me pria de me charger d'un pli qu'il voulait faire parvenir à l'Impératrice et qu'il se préparait à lui envoyer par un des attachés de son cabinet. Une fois à Fécamp, je fis donc, un jour, l'excursion de Sassetot, et quand j'eus déposé entre les mains du secrétaire de Sa Majesté les papiers qui m'avaient été confiés, je descendis aux Petites-Dalles.
Ce petit pays n'était pas encore ce qu'il est devenu depuis. On y trouvait plus de chaumières que de villas et sa population, très peu nombreuse, se composait surtout de pêcheurs. Cependant, quelques Parisiens venaient déjà y passer la saison et, cette année-là, en raison même du séjour de l'Impératrice dans le pays, il y avait affluence.
Lorsque, sous un clair soleil, j'arrivai sur la plage, les curieux, s'y pressaient. L'Impératrice prenait son bain. J'eus le temps de la voir sortir de l'eau, svelte et rieuse, elle avait alors trente-sept ans, marcher un moment pieds nus sur le galet, au bras de la femme du maître baigneur, et disparaître sous un couloir de toile qu'on avait dressé entre l'eau et sa cabine qu'elle gagnait ainsi sans être poursuivie par les regards indiscrets. Quelques instants après, elle montait en voiture avec sa fille et ses dames d'honneur et rentrait à Sassetot.
Durant son séjour de deux mois, elle prit ainsi trente-deux bains qu'elle paya d'ailleurs royalement: trois mille francs. Chaque matin, le maître baigneur allait demander ses ordres et, si elle devait se baigner, tout était préparé en conséquence. Souvent, en se rendant à Sassetot, elle s'arrêtait dans quelque chaumière bienveillante affectueusement curieuse, caressante pour les enfants et toujours la main ouverte. Son séjour fit couler le Pactole dans ce pauvre pays où sa suite dépensait aussi beaucoup et payait bien. Tous les jours, ses écuyers venaient baigner ses chevaux, et c'était encore un spectacle. Elle faisait de fréquentes promenades en mer, quelquefois sur un yacht qu'avait mis à sa disposition un riche Rouennais; mais, le plus souvent, dans une petite barque et seule avec le fils du maître baigneur, un garçon de quatorze ou quinze ans, auquel elle se confiait préférablement à tout autre pilote. Elle se faisait conduire sur l'une des plages voisines, où elle retrouvait ses dames d'honneur qui, prévenues à son insu du but de sa promenade, s'y étaient fait conduire en voiture.
Autant qu'elle le pouvait, elle supprimait autour d'elle les formalités de l'étiquette. Quotidiennement, tantôt le matin tantôt l'après-midi, elle montait à cheval et partait sans vouloir jamais être accompagnée, heureuse d'être seule en ces chevauchées qu'elle poussait parfois a de longues distances, droit devant elle au gré de son caprice, et au grand désespoir des fonctionnaires de sa Cour, que l'Empereur avait rendus responsables de sa sûreté. Aux environs de Sassetot, tout le monde la connaissait et devant elle les fronts, respectueusement se découvraient. Mais il lui arrivait de s'égarer à une grande distance du village et de se trouver en des endroits où elle était inconnue.
Un jour, un de ses écuyers, parti à sa recherche, la trouva dans un champ où paissaient des vaches qu'on était en train de traire, faisant la causette avec une servante de ferme, en buvant à même le seau rempli de lait.
Une autre fois, perdue à la tombée de la nuit, elle demanda sa route à un vieux prêtre, desservant d'une commune voisine, qui la prit pour une baigneuse et qui l'engagea à le suivre, allant, dit-il du même côté qu'elle. Tout en cheminant, elle l'interrogea, provoqua ses confidences. II lui parla de la misère de ses paroissiens, et fut bien surpris en recevant pour eux, le lendemain, un secours duquel il disait plus tard que « ça lui était bien véritablement tombé du ciel ».
Un accident, qui aurait pu avoir les suites les plus graves, vint mettre un terme à ces courses imprudentes. Le 18 septembre, le médecin de l'Impératrice l'ayant laissée au château, décidée à ne pas sortir, était descendu aux Petites-Dalles pour se baigner. Son bain pris, il se rhabillait quand on vint le quérir d'urgence. Les gens groupés sur la plage le virent partir comme un fou, les vêtements en désordre, sauter dans une voiture qu'on lui avait envoyée, et gravir à fond de train la montée de Sassetot. L'Impératrice – ils ne le surent que le lendemain - avait été désarçonnée dans le parc du château, et sa chute paraissait grave.
Il la trouva sans connaissance. Son évanouissement se prolongeant, on dut se résoudre à télégraphier à l'Empereur auquel on avait d'abord voulu cacher cet accident. Le télégramme parti, elle revint à elle et, finalement, on en fut quitte pour la peur. Mais, on la supplia de rester quelque temps sans monter à cheval et, comme elle était au terme de son séjour, elle y consentit.
Peu après, le bruit se répandit qu'au reçu de dépêche l'Empereur était accouru de Vienne à Sassetot, pour la voir. A la Cour d'Autriche, on a toujours nié ce voyage. Il est vrai que l'Empereur avait été au moment de se mettre en route, mais, sur le vu de nouvelles rassurantes, il y avait renoncé. Au surplus, ceci n'a jamais été tiré au clair, et tout ce que j'en peux dire, c'est que, si le souverain autrichien vint en France à cette occasion, ce fut dans le plus rigoureux incognito. Il m'a été donné de m'assurer, depuis, que le gouvernement français l'avait toujours ignoré.
L'Impératrice quitta Sassetot le 30 septembre. En partant, elle témoigna d'une rare générosité dans la reconnaissance. Personne ne fut oublié, ni son maître baigneur, ni son petit pilote, ni l'église où elle entendait la messe, ni les pauvres du pays, déjà maintes fois secourus. Elle s'éloigna suivie de tous les regrets et couverte de bénédictions, emportant de sa saison un souvenir si vif et si doux que, l'année suivante, avertie de la mort de son maître baigneur, Delaye Benoni,  - il s'était noyé en portant secours à un nageur en péril, elle s'inscrivit pour une somme importante en tête de la souscription qui fut ouverte au profit de la famille de ce brave.
II n'est donc pas étonnant que la nouvelle de la mort de l'Impératrice ait attristé ici tous ceux qui l'y ont connue. L'un d'eux avait reçu d'elle, et a conservé, une photographie où elle est représentée telle qu'elle était alors. J'ai vu aujourd'hui cette image décolorée par le temps dans ses mains calleuses qui tremblaient, et les yeux qui la regardaient étaient aveuglés par les larmes.
Ernest Daudet. "

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