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Chroniques de l’ordinaire bordelais. Épisode 278

Publié le 17 juin 2018 par Antropologia

Unfinished Archaeology

Suite aux recommandations d’un ami, je télécharge (pardon, je podcaste) le magazine de France Culture dédié à l’archéologie, « Carbone 14 ». Dès le générique, la surprise m’emporte : la musique est un morceau de Massive Attack que je connais très bien. Un morceau qui a longtemps été mon préféré et qui, en tant que générique de magazine d’archéologie s’impose dès lors comme une évidence et, pourquoi le nier, m’apporte une indéniable et solitaire félicité.

Je pense alors immédiatement aux « branchements », ces outils déployés par Nicolas Jaujou dans sa thèse, Accords Mineurs (2004). La cohérence dont fait preuve à mon sens le programmateur musical de l’émission est-elle une pure coïncidence ? Ou bien y a-t-il quelque chose d’archéologique dans le morceau de Massive Attack ? Je pense à la série de réflexions qui suivent les « moments de Maud », toujours dans la thèse de Jaujou. Je fouille entre les pages 186 et 197. Et le chapitre sur les « moments » devient lui-même un « moment ».

Unfinished Sympathy[1] – c’est le titre de la chanson – m’évoque une personne qui hurle au bord d’un précipice. Une personne qui cherche un message dans les échos de ses propres cris. La cadence sèche des percussions, les violons qui montent en puissance, l’espèce de mantra « Are you ready » en fond, semblent prédire un passage à l’acte. Ce « moment » de la chanson, j’ai sans doute commencé à l’entendre comme tel après avoir lu les paroles de Maud dans la thèse de Jaujou. La vision que je me suis créée d’une personne seule au milieu de la nature[2] éveille une curiosité certainement imposée par les paroles : « You’re the book that I have opened. And now I’ve got to know much more[3] ».

À force d’écouter la chanson – bien avant que je ne découvre qu’elle était au générique de « Carbone 14 » – et d’une façon qui n’a suscité aucune question tant l’intimité de cette construction me la rendait indiscutable, la personne au bord du précipice était devenue l’image d’un aborigène canarien sur le point de se jeter dans le vide pour échapper aux conquistadores. L’écoute de la chanson de Massive Attack me permettait de mobiliser un moment historique et un lieu, certes. Mais c’était bien tout. À l’époque, je n’étais pas archéologue. Je vivais à Bordeaux. J’étais étudiante en anthropologie. Je lisais la thèse de Nicolas Jaujou. Je découvrais une « familiarité rompue » écrite dans l’Anthropologie d’Eric Chauvier. Quelque part au fond d’une chanson, la « sympathie inachevée » aurait aussi bien pu devenir une catégorie anthropologique.

Les raisons qui me conduisaient à devenir archéologue aux îles Canaries m’ont toujours semblé de l’ordre de la conjoncture. Mais si cette chanson y était pour quelque chose ? Et si j’avais voulu aller moi-même au bord du précipice pour écouter les échos des cris du passé ? Et bien pire encore : si en entendant le générique du magazine de l’archéologie j’avais créé mon propre mirage et succombé à la tentation de passer mon parcours par le filtre d’un discours préexistant, qui plus qu’expliquant une série de coïncidences, permettait de les créer de toutes pièces ?

Julie Campagne

Références :

Massive Attack. « Unfinished Sympathy ». Blue Lines. Circa Records. Virgin. 1991

Jaujou, Nicolas. Accords mineurs. De l’usage de catégories musicales. Anthropologie sociale et ethnologie. Université Victor Segalen – Bordeaux II, 2004. Français.

Chauvier, Eric. Anthropologie, Paris, Allia, 2006.

[1] Je ne peux traduire ce titre que par « sympathie incomplète », refusant sciemment les autres propositions telles que « compassion inachevée », que j’ai beaucoup plus de mal à comprendre. Notons q’un autre synonyme de « sympathie » en français est « accord ».

[2] Je constate en le visualisant pour la première fois pendant que je rédige cette chronique, que le clip officiel de la chanson n’utilise pas du tout les mêmes images : c’est un plan séquence au cours duquel la caméra suit une femme vêtue de noir, la chanteuse Shara Nelson, qui parcourt un quartier d’une grande ville américaine. Rien n’est laissé au hasard : un enfant avec une mitraillette en plastique, un berceau vide, un cul de jatte, un couple enfermé dans un baiser, des enfants qui se battent avec des épées de bois, etc. Une véritable fête sémiotique. Elle croise beaucoup d’autres personnes, la caméra lui fait presque face tandis que son chant devient un étrange soliloque, ou une lettre flegmatiquement clamée à cette personne pour laquelle elle ressent cette « sympathie inachevée ».

[3] « C’est toi le livre que j’ai ouvert. Et depuis je dois en savoir bien plus » (traduction très personnelle).


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