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Manipulations informationnelles dans les crises portant sur la corruption en Amérique Latine ?

Publié le 22 juin 2018 par Infoguerre

Manipulations informationnelles dans les crises portant sur la corruption en Amérique Latine ?

L’éclatement du scandale Odebrecht au Brésil fit tache d’huile dans bon nombre de pays d’Amérique latine. Survenue au moment où la tendance gauchiste du début des années 2000 commençait à s’estomper voire s’inverser, cette affaire bouleversa le système économique et politique de la quasi-totalité de ces pays assénant un coup difficilement surmontable à leur élan de changement, ce qui pourrait ouvrir le terrain à l’implication de nouveaux intervenants sur tous les échiquiers.

Un contexte politico-économique qui perturbait la Pax americana

L’avènement de la nouvelle vague de gouvernements de gauche en Amérique Latine au tournant du millénaire, rompant avec des décennies de pro-américanisme se conjugua avec une forte croissance pour créer des pays émergents sur la scène économique internationale dont l’exemple le plus significatif fut le Brésil. Cette montée en puissance de nouvelles économies régionales s’accompagna d’un éloignement des Etats Unis et d’une volonté de diversification de partenaires (exemple des échanges de plus en plus importants du Brésil, Argentine et Chili avec la Chine) et de conquête des marchés internationaux. Ceci ne fut logiquement pas bien vu par la superpuissance US, ayant considéré depuis plus d’un siècle l’Amérique Latine comme étant sa « cour arrière », chasse gardée où ingérence politique, pillage économique et influence culturelle étaient menées à outrance sans la moindre résistance des gouvernements locaux.

Si au début de cette nouvelle ère les pays de l’Amérique Latine s’affichaient florissants -les accusations de populisme aux gouvernements fraîchement élus demeurant assez ineffectives- ce système commença à montrer ses limites quand une crise à la fois économique et politique s’abattit sur le continent. Ceci donna le coup d’envoi  à des doutes puis des investigations visant les mastodontes de l’économie sud-américaine et ne tarda pas à éclabousser la classe politique et à entamer sérieusement la crédibilité de la nouvelle gauche qui avait conquis par les urnes ce que de longues années de guérillas ne réussirent pas.

« Lava Jato », une opération locale aux séquelles planétaires

C’est  l’opération « Lava Jato » (ou Car Wash), qui a été le déclencheur de cette série de crises informationnelles.  La traque au  blanchiment d’argent a abouti à la mise en accusation de Petrobras, géant public brésilien des hydrocarbures. Ce dernier fit l’objet d’une procédure d’’investigation concernant la passation d’énormes marchés de réalisation d’infrastructures pour son compte. Ces marchés furent attribués à une des plus grandes sociétés BTP internationales et leader en Amérique Latine : Odebrecht. Ceci montra une étendue jusque-là inégalée des trames de corruption institutionnalisée.

Le scandale fit boule de neige et s’étendit à des pays voisins du Brésil et même des pays africains. L’appareil judiciaire fédéral  des Etats-Unis (DOJ) monta une opération conjointe avec le Brésil et la Suisse pour démasquer les coupables. Cette enquête couvrit trois continents. Ainsi fut dévoilé l’achat de politiciens dans une quinzaine de pays, l’existence d’un département « opérations structurées », autrement dit de pots de vin au sein d’Odebrecht et l’implication de Braskem, une compagnie détenue  conjointement avec Petrobas, dans l’obtention systématique de marchés colossaux illégaux. Les autorités américaines imposèrent l’amende la plus lourde de l’histoire d’une affaire de corruption à Odebrecht. Par la suite, le groupe Petrobras accepta de payer avec Braskem 3,5 milliards de dollars et il finit par collaborer avec le DOJ dans la procédure d’investigation.

S’en suit le grand effet domino.  Des scandales éclatèrent dans chacun des pays évoqués par l’investigation, faisant tomber des têtes et déstabilisant des gouvernements. Au Brésil, l’affaire contribua à la destitution de la présidente Dilma Rousseff et mena l’ex président Lula da Silva en prison, ainsi que 415 responsables politiques. Au Pérou, l’ex président Ollanta Humala a été emprisonné. Le président en titre, Pedro Pablo Kuczynski a démissionné après avoir échappé in extremis à une procédure de destitution. L’étendue des malversations atteint aussi le Venezuela, la République dominicaine, le Panamá, l’Argentine, l’Équateur, le Guatemala, le Mexique, la Colombie, l’Angola, le Mozambique et même la France.

Les Etats-Unis ont-ils joué un rôle actif dans l’instrumentalisation du scandale ?

Si les accusations de corruption ont été prouvées et même reconnues suite à la collaboration d’Odebrecht avec les justices américaine et brésilienne (d’ailleurs Marcelo Odebrecht, PDG de l’entreprise au cœur du scandale, a été condamné à 19 ans de prison en avril 2017 mais a quitté la prison pour passer en résidence surveillée grâce à sa collaboration avec la justice), les conséquences politiques et économiques de ce scandale laissent comprendre qu’il a été mis à profit pour le règlement de comptes avec les classes dirigeantes des années 2000-2010 et utilisé pour discréditer une mouvance qui commençait à déranger les puissances historiquement influentes en Amérique latine, en l’occurrence les Etats Unis.

En fait, la justice dans différents pays éclaboussés par le scandale n’a pas toujours agi de la même manière avec tous les investigués. Ainsi, au Pérou, pendant que le gros des contrats ont été obtenus frauduleusement par Odebrecht sous les mandats des présidents Allan Garcia et Alberto Fujimori, ils n’ont pas été inquiétés, contrairement au président Ollanta Humala qui s’inscrit dans la mouvance gauchiste ayant pris le pouvoir au début du millénaire.

De même, alors que cinq ex présidents brésiliens (José Sarney, Fernando Collor de Mello, Fernando Henrique Cardoso, Luiz Inácio Lula da Silva et Dilma Rousseff.) et le président actuel Michel Temer ont été dénoncés dans le cadre de la collaboration des responsables d’Odebrecht avec la justice, seule Mme Rousseff fut destituée et M. Lula da Silva a écopé d’une peine de 9 ans en prison, le reste n’ayant pas été sérieusement inquiétés.

A ceci s’ajoutent des pratiques peu professionnelles du juge Sérgio Moro, en charge de l’opération « Lava Jato », qui laissa filtrer à la presse des enregistrements téléphoniques de Dilma Rousseff et de Lula de Silva et les aiguillant même sur le moment et le lieu de son arrestation. Il  fut accusé par les partisans de Lula ainsi que par des juges comme Celso de Melo de mener une guerre juridique et instaurer des pratiques d’état policier. L’avocat anglais Geoffrey Robertson lui reprocha des violations du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et a déposé une plainte auprès du Comité des droits de l’homme de l’ONU. En outre, la justice brésilienne a fait fuiter dans le quotidien O Globo le contenu des délations des responsables de l’entreprise concernant le Venezuela et le rôle qu’elle a eu dans le financement des campagnes électorales dans ce pays.

En Argentine, cette affaire fut également très utile à la condamnation du legs de l’ère Kirchner, en s’attaquant à des hommes forts du « kirchnerisme » (tel Julio de Vido, homme fort sous les présidences de M. et Mme. Kirchner). Tout cela attisa la polémique autour de l’indépendance de la justice vis-à-vis du pouvoir politique, et de l’instrumentalisation sélective de ce scandale pour régler des comptes politiques avec le renouveau gauchiste latino-américain des deux dernières décennies. Alvaro Vargas Llosa, loin d’avoir des affinités avec la gauche sud-américaine, a écrit dans une publication du think tank américain « independent institute » dont il est une figure de proue, que parmi les conséquences de cette affaire se trouve « la démythification du populisme de gauche », mettant l’accent sur l’implication du Parti des Travailleurs brésilien, ainsi que les autorités de Cuba, de la République Dominicaine, et de l’Argentine des Kirchner.

Une autre conséquence de ce scandale serait  l’opportunité à saisir  pour s’attaquer au marché brésilien. C’est en tout cas ce que laisse entendre le site export.gov, dédié dédié au conseil des entreprises nord-américaines pour leur expansion internationale).  La remise en cause des contrats avec Petrobras ouvre la voie à des nouvelles procédures d’attribution des appels d’offres, censées être plus transparentes et concurrentielles.

L’échancier géopolitique de Washington en Amérique Latine

Ces bouleversements surviennent au moment où treize pays sud-américains se préparent à organiser des élections présidentielles à l’horizon de l’année 2019. A priori, les échéances seront tenues alors que des prémisses d’un nouveau changement de cap dans la politique continentale s’annonce avec une nouvelle  « phase de défiance des politiciens » qui commence à porter au pouvoir des présidents de « centre-droite » (cas du président Macri en Argentine), profitant de la perte de crédibilité de la gauche et de la droite classique. Cette tendance n’est cependant pas généralisée, Lula da Silva ayant déclaré son intention de se présenter aux prochaines élections présidentielles au Brésil, et placé en tête des favoris par les sondages… avant sa condamnation et emprisonnement.

Nawfal Bakhat

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