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Une échappée nocturne en Amazonie : aller pêcher à la lagune avec les Napuruna, par Emmanuelle Ricaud

Publié le 21 juin 2018 par Slal


Juin 2018

Une échappée nocturne en Amazonie : aller pêcher à la lagune avec les Napuruna

Emmanuelle Ricaud Oneto (doctorante Ehess)
Dans la communauté de San Lorenzo, sur les rives du fleuve Napo, et après quelques mois passés dans la région pour mener une enquête ethnographique, mes songes se mirent à entremêler le monde amazonien et les réalités de ma vie en France. Et voici qu'une nuit, il m'arriva de rêver que je portais une hotte de tubercules de manioc pelés et lavés, suspendue à mon front par une liane tendue - exactement comme le font les femmes dans les communautés amazoniennes. J'étais à Paris et allais toquer à la porte de ma directrice de thèse pour lui apporter le présent. Comme j'en avais pris l'habitude à mon réveil, je partageais aussitôt ce rêve avec ma « mère » kichwa, Maruja, afin qu'elle me communique à chaud les commentaires qu'elle en pouvait faire. Affairée à préparer le petit déjeuner, manioc bouilli et quelques petits poissons fumés de la veille, elle m'informa que cela signifiait que nous mangerions beaucoup de poissons aujourd'hui. L'interprétation des rêves à partir d'associations, de symétries et d'oppositions apparaissait clairement ici à la lumière des lectures propres aux peuples de cette région du monde : le don d'une grande quantité de manioc annonçait une réception abondante de poissons. Il faut dire que la majorité des repas quotidiens sont constitués de ces deux éléments, ici symétriques : le poisson et le manioc.

À cette période de l'année, les poissons étaient difficiles à dénicher car la rivière était en crue et la petite lagune voisine - cocha en kichwa -, dépeuplée de ses habitants animaux à cause des visites répétées des pêcheurs de la communauté. L'autre type de « proie », le gibier, qui avec le poisson conditionnent la préparation des repas, était également peu consommé, excepté dans certaines maisonnées où l'homme prend l'initiative de partir chasser en forêt plusieurs jours et plusieurs nuits. Depuis quelques jours notre régime alimentaire avait tendance à se limiter à des boîtes de conserve et des petits poissons, situation incommode qui finissait par générer des tensions conjugales entre Maruja et son mari Oscar, tant il est vrai que le rôle de l'homme consiste avant tout à pourvoir aux besoins en chair de la famille. Oscar, kichwa originaire des berges de la rivière Tigre, est perçu comme un spécialiste de la pêche, ce qui permet de rendre tolérables certaines faiblesses dans sa pratique cynégétique. Cet « homme de l'eau », tel que l'annonce fièrement sa femme, développe des talents inégalables lorsqu'il se trouve dans son élément. Il apporte environ deux fois par semaine deux grandes bassines de poissons de toutes sortes, tirés d'une lagune plus lointaine et par conséquent moins fréquentée par les hommes du voisinage. Depuis trois jours, le couple m'assurait que nous irions pêcher dans une lagune isolée où les poissons abondent : Morón cocha. Auparavant, cette lagune était tenue pour dangereuse, brava, car de nombreux animaux menaçants y proliféraient, tels que les caïmans noirs, les anacondas, les dauphins roses, et seules les personnes les plus expérimentées osaient s'y aventurer pour pêcher. Aujourd'hui, la fréquentation croissante d'habitants s'installant aux abords de la cocha, et la pression sur les ressources écologiques qui en résulte, ont amplement limité ces risques et favorisé une intensification des pratiques halieutiques.

Jusqu'ici, il n'avait pas manqué de facteurs externes de tous ordres pour nous empêcher d'entreprendre l'expédition, qu'il s'agisse d'une réunion de parents d'élèves, d'une invitation à un travail communautaire mais aussi et surtout d'un manque de conditions propices à la pêche. Les poissons sont plus faciles à capturer à la nuit noire, lorsque la lune est cachée et l'eau en décrue. Et voici que ce jour-là, en dépit d'une lune presque pleine, une baisse de niveau de la rivière venait opportunément s'associer à l'annonce de mon présage onirique favorable pour nous inciter à lever le camp. Ils m'emmenèrent alors avec eux, laissant leurs deux fils de 7 et 10 ans aller à l'école et s'arranger seuls des tâches quotidiennes.

(c)E. Ricaud Oneto

Une fois la décision prise, il ne restait plus qu'à réunir pour notre petit-déjeuner le manioc et le poisson grillé dans une feuille de bijao (qui parfume les poissons cuits à l'étouffée), à verser la bière de manioc mâchée par les soins de Maruja dans un seau, et à disposer dans le fond de notre pirogue à moteur les éléments nécessaires à notre virée : une petite pirogue pour une personne, des rames, de l'essence, une bâche, des moustiquaires, des lampes, des briquets, des couteaux, des machettes, des filets et cannes à pêche,des hameçons, du piment dans du jus de citron, ainsi que des bananes plantains mûres prévues pour servir de premiers appâts. En trente minutes, nous étions tou.te.s à bord, prêt.e.s à partager cette escapade ensemble. Avant que son mari ne démarre le moteur, Maruja lâcha discrètement « que Dios bendiga nuestro viaje », « Que Dieu bénisse notre voyage », convoquant ainsi les augures favorables, témoins de sa foi catholique. Oscar dirigeait le moteur et il nous fallut naviguer sur le fleuve quelque deux heures et demi avant d'emprunter un petit cours d'eau à peine plus large que notre bateau.

Les épisodes de navigation sur le fleuve paraissent autant d'occasions pour les communautés amazoniennes de développer leur caractère contemplatif. À cet instant de notre périple, caressés par la douceur de l'air chaud et humide, les visages traduisaient une forme de sérénité. Le silence était de mise en dehors du bruit tonitruant du moteur. Le paysage imposait sa monotonie, qui fait alterner les forêts secondaires et les maisons en bois sur pilotis recouvertes de taule ou de toits tissés en feuille. Des cannes à sucre sauvages jonchaient les rives qui restent intactes jusqu'en février, lorsque les enfants partent à la recherche des scarabées qui s'y trouvent pour les manger crus ou grillés. Nous longions la rive à l'ombre des grandes feuilles dentelées des arbres à pain, en évitant les quelques branches ou troncs flottants qui auraient pu nous faire chavirer s'ils étaient venus heurter la pirogue.

J'attendais ces temps de repos lors de mes missions, simplement pour sentir ma présence dans cet environnement foisonnant de vie, observer et m'ouvrir à des horizons inédits et à de nouvelles expéditions dans la forêt plus dense. Ces escapades me rapprochaient des personnes qui acceptaient de m'embarquer dans leurs virées. Elles représentaient de véritables opportunités de créer des liens et l'occasion de découvrir de plus près toutes ces interactions des Kichwa avec les non-humains, me permettant ainsi de m'imprégner davantage de leur cosmovision. Chaque jour, j'apprenais : en rendant visite aux personnes dans leurs maisons, en participant au travail quotidien dans les abattis ou lors des activités communautaires. Rares par contre étaient les échappées en forêt, car le gibier tendait à déserter les alentours. Ce genre de circonstances moins routinières me donnait d'autant plus l'impression d'entrer dans leur monde, un monde qu'ils aimaient à raconter lors des soirées passées à la lumière des petites lampes à pétrole. D'un monde décrit avec leurs mots, je passais à un monde en train d'être vécu. D'autres voies d'entendement m'étaient ainsi offertes : l'observation, l'écoute, les sensations, ainsi que les réactions de mes hôtes face à mes manières d'être et de faire en forêt, à savoir tout ce qu'ils avaient omis ou exclu de leur discours, tout ce qu'ils tenaient pour insignifiant ou par trop évident.

La découverte de leur monde me rappelait celle d'un monde plus grand et complexe qui s'offrit à moi lors d'un de mes premiers voyages à Paris. À 12 ans, originaire d'un petit village au cœur de la campagne bretonne, il m'était donné pour la première fois de passer quelques jours à la capitale sans mes parents. Mon frère, de douze ans mon aîné, m'avait accueillie et il m'initiait à la vie parisienne qu'il avait adoptée depuis quelques années. Curieux, artiste et avide d'exotisme, il partageait avec moi son intérêt pour la cuisine asiatique, l'architecture, l'histoire et l'art dans les cinq continents. Cet univers m'était resté totalement inconnu jusqu'ici, hormis les quelques histoires, photographies et films qui avaient pu alimenter un intérêt encore fortuit. Lors de cette escapade initiale, je pouvais vivre cette réalité, la percevoir de mes propres yeux, entendre des langues incompréhensibles, sentir des odeurs nouvelles et déguster des mets jusque-là ignorés. Ce fut sans doute cette dernière découverte sensorielle la plus intense, le déclencheur qui m'orienta fort probablement vers le champ de l'anthropologie de l'alimentation. Explorer ces cultures originales devenait pour moi une démarche inédite et c'est en quelque sorte cette expérience que j'allais reproduire en m'évadant vers l'Amazonie, lancée dans la découverte d'un autre regard sur le monde, animiste en l'occurrence, attribuant aux non-humains une individualité et une conscience d'exister propres.

(c)E. Ricaud Oneto

Dès que nous pûmes emprunter le petit cours d'eau sinueux et assez large pour que se faufile notre embarcation, Oscar éteignit le moteur car sa puissance ne nous permettait pas de suivre les courbes du ruisseau. À cet instant précis, alors qu'il semblait que la forêt se réveillait, nous restâmes tous silencieux. Le crissement des insectes, le caquètement d'une envolée de papagayos (grands perroquets), le glissement de la pirogue sur l'onde, la rencontre de la rame avec l'épaisseur de l'eau, faisaient écho à la soudaine proximité des berges et à la force de la canopée qui surplombait êtres et paysage. La sensation irrépressible de notre petitesse face à la grandeur de cette forêt et des êtres qui l‘habitent forçait à l'humilité.

Depuis un moment déjà, Maruja s'était positionnée à l'avant du bateau pour éviter, tout en ramant, les branchages qui ponctuaient la rivière et risquaient d'entraver notre navigation. Tout ouïe, nous étions attentifs à chaque son que le couple savait, lui, parfaitement identifier. Maruja m'avait notamment précisé que son mari était capable de reconnaître l'espèce d'un animal aquatique rien qu'au bruit qu'il faisait à la surface de l'eau, et ce en fonction de l'heure, de la profondeur de l'onde et du soubresaut, du son qui en émanait, de sa position par rapport au lit de la rivière ou à la lagune. Nous dûmes à plusieurs reprises descendre de l'embarcation pour pouvoir franchir certains obstacles, par exemple lorsqu'un grand tronc coupait le chemin ou que le niveau du ruisseau était trop bas. Ce dernier critère d'ailleurs était positif car il venait confirmer la décrue de la lagune, indice d'une pêche abondante. En effet, lorsque le niveau de l'eau augmente, les poissons de la lagune tendent à se réfugier dans la tahuampa , la forêt inondée, ne laissant que peu de chances aux pêcheurs d'en faire leurs proies. Habituée à mes questions incessantes, Maruja sut parfaitement profiter de ces instants de répit pour m'informer à quel point, lors des saisons de pêche intense, quand la cocha est au plus bas, il est important que les pêcheurs n'abusent pas (depredar) des ressources disponibles, car sinon les anacondas s'énervent (se rabian, littéralement s'enragent) et menacent les humains. Ces boas ou anacondas sont considérés comme les mères des poissons de la lagune.

Avant de rejoindre la lagune, nous avions emprunté un petit cours d'eau afin d'aller saluer la commère de Maruja, la femme du parrain de son fils. Nous la rencontrâmes en train de laver des marmites dans une pirogue amarrée en face de sa maison sur pilotis. Un bébé singe, Delio, et un petit trompetero, oiseau amazonien, lui tenaient compagnie. Elle les avait apprivoisés après que son mari avait chassé et tué leurs parents. Nous échangeâmes rapidement quelques nouvelles, puis repartîmes vers notre destination. Ce fut l'occasion pour Maruja de me préciser que le parrain en question, à la différence d'Oscar, pêchait encore avec la balista, le grand arc utilisé par les Napuruna, et le harpon pour « piquer » les poissons. Ces techniques sont utilisées, me dit-elle, lorsque les poissons boquean, respirent à la surface de l'eau, car ils ne « veulent pas » tomber dans les filets lors des décrues ou quand il fait froid.

(c) E. Ricaud Oneto

Alors que nous commencions à glisser sur la surface lisse de la lagune, Maruja rompit le silence ambiant pour remercier le maître-esprit de la forêt et du gibier, localement appelé chullachaqui ou yashingo, de bien vouloir nous laisser dormir chez lui. Il put connaître de la sorte notre présence et savoir notre intention de pêcher sur son territoire où le gibier constitue son bétail et la forêt son abattis. À peine débarqués sur une petite plage de la lagune, nous installâmes notre campement, le tambo : moustiquaires et matelas de feuilles géantes de shapaja empilées. Le soleil disparaissant à l'horizon, nous préparâmes hâtivement les hameçons avec les bananes plantains mûres et les quelques poissons prévus à cette fin. De son côté, Oscar s'éclipsa dans la petite pirogue avec les filets qu'il devait accrocher aux branches basses du bord de la lagune réparties dans les interstices de la forêt inondée. Les installer dans de grands espaces ouverts n'aurait eu pour seul effet que de les retrouver transpercés par les dauphins roses et gris d'eau douce qui peuplent rivières et lagunes. Un autre moyen d'éviter la survenue des cétacés était de crier « shooo » en prolongeant la dernière syllabe comme on le fait dans les échanges vocaux en forêt, et de les prier de ne pas dévorer notre poisson. Maruja justifiait l'importance de parler avec eux par le fait qu'ils ont toujours tenu compte de ce qu'on leur dit. De notre côté, Maruja et moi-même embarquâmes sur la grande pirogue afin d'attacher minutieusement des lignes ponctuées de grands hameçons sur les branches riveraines. Elles étaient censées attraper de grands poissons délicieux, très appréciés dans la région, nommés zúngaro (poisson-chat), sábalo, tukunaré, paco, etc. Tandis que nous étions affairées à disposer les appâts à la nuit tombante, nous avons distingué à plusieurs reprises des bruits de clapotis à la surface de l'eau, nous imaginant aussitôt quelque heureuse circonstance. Sur le chemin du retour, une vérification consciencieuse des appâts nous révéla que ces signaux sonores n'avaient au bout du compte provoqué en nous que de vains espoirs.

Notre tâche accomplie, nous avons rejoint le campement et allumé un feu avec quelques branches taillées pour y cuire les poissons. À la lumière d'une lampe frontale, nous avons dégusté des chambira, tukunaré, palometa, etc. parfaitement grillés dans des feuilles de bijao avec du manioc bouilli. Il faut dire que Maruja porte une attention particulière à la cuisson du poisson parce que c'est une chair qui ne doit plus jamais être crue, chawa chawa, même légèrement ; le manger cru est associé aux manières animales et aux pratiques des « sauvages » dont ils veulent absolument se démarquer. Puis, nous avons rejoint nos moustiquaires respectives. Bercés aux clapotis des sauts des poissons et aux crissements des insectes, nous n'avons pas tardé à retrouver ce sommeil au cours duquel notre âme erre en dehors de notre corps et perçoit les non-humains tels qu'ils se voient eux-mêmes, c'est-à-dire sous forme humaine, bien à la manière du perspectivisme amazonien décrit par Viveiros de Castro (2009).

(c)E. Ricaud Oneto

Le lendemain, un peu avant l'aube, nous nous sommes levés pour aller découvrir le fruit de notre pêche. Les poissons qui avaient mordu à l'hameçon n'étaient pas très nombreux, avec peu de gros spécimens, alors que les prises dans les filets étaient abondantes, ponctuées par quelques poissons de petite taille. Ces derniers sont appréciés dans le système alimentaire familial, en particulier pour la préparation du plat kichwa par excellence, la uchu manga (piment/marmite). Le piment utilisé confère du goût aux poissons et il améliore surtout leur capacité de conservation lorsqu'ils sont mis à bouillir chaque jour, processus qui permet par ailleurs de faire fondre et de faciliter l'ingestion des arêtes. Quant aux poissons de grande taille, ils seront vendus à la ville voisine pour en tirer quelques revenus indispensables à l'achat des vêtements, de l'essence, du savon et d'autres produits usuels. Après la collecte, Maruja entreprit de vider les poissons, et Oscar s'appliqua à les saler afin de les conserver sous la chaleur et le soleil prévus pour notre voyage de retour. Maruja prétendait qu'elle n'avait pas la main pour pratiquer la salaison parce qu'ils « se réveillent pourris à l'aube », amanecen malogrados. Une telle assertion relève probablement de l'imaginaire associé aux menstrues féminines, qui favoriseraient le pourrissement des mets préparés de manière générale par les femmes. Avant de quitter les lieux, Maruja se tourna face à la lagune et s'écria : « pagaracho waukikuna ! », « merci mère de la forêt ! » (c'était là une curieuse traduction spontanée de Maruja, puisque waukikuna signifie littéralement « frères »), décidée à éviter que celle-ci « ne veuille leur faire peur lors d'une prochaine visite. »

Nous allions enfin revenir à la maison, chargés de poissons de toutes sortes : yulilla, ractacara, llambina, saracunchi, lisa, sardina, piraña, shirui, palometa, chambira, paco, leguía, tukunaré … Les tensions conjugales seraient désormais apaisées, les ventres remplis, et les enfants heureux de manger de délicieux poissons à leur retour de l'école.
Bibliographie Castro, Eduardo Viveiros de. 2009. Métaphysiques cannibales. Paris : Presses Universitaires de France - PUF.

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