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Leonard Cohen : Le cheval et le tombereau

Publié le 23 juin 2018 par Les Lettres Françaises

Leonard Cohen : Le cheval et le tombereauJe ne suis pas choqué / du goût de sang sur ta langue / tandis que mes bras poussent dans tes cheveux”… Comme le montre ce vers extrait de son tout premier recueil, une sensualité exacerbée a tout de suite été présente chez Leonard Cohen. Bien que cela soit une matière commune en poésie, l’oeuvre de Cohen offre quelques variations qui la rendent originale.

Tout d’abord, on n’y trouvera pas une ligne au sujet d’une passion non partagée. Le cliché de l’amoureux transi et dédaigné par sa belle ne trouve pas sa place chez Cohen. Celui-ci a eu beaucoup de succès auprès des femmes et il a parlé de toutes celles qu’il a connues plutôt que des rares qui lui ont échappé. Il n’est pas pour autant un collectionneur, et il s’est même moqué de sa réputation d’ “homme à femmes” dans un album de 1977 intitulé Death of a ladies’ man (un échec esthétique par ailleurs, dont le producteur, Phil Spector, porte la plus grande part de responsabilité).

Pour Cohen, il ne s’agit pas tant de concupiscence que de désir. Le désir est un moyen de réconcilier le corps et l’âme. Dans ses poèmes et ses chansons, Cohen fait souvent référence, avec un humour empreint de dérision, aux aspects les plus déplaisants du corps (“la grande complainte du constipé…”) Ce n’est que par la grâce du désir et de l’amour physique que cette trivialité peut être transcendée. Alors, le corps devient non seulement une source de plaisir mais une porte d’accès à une dimension supérieure où le spirituel et le charnel se conjuguent en une expérience sacrée. Le désir n’élève pas l’âme hors du corps, il les élève ensemble. C’est un chemin vers le divin. “Le désir”, écrit Cohen, “est la dernière église.”

Pour cette raison, on ne trouvera pas non plus dans son oeuvre le conflit habituel entre sexe et morale religieuse. Bien que Cohen soit croyant, sa lasciveté ne le fait pas culpabiliser car l’amour physique est un élan vers une forme d’amour suprême. Cette exaltation semble même suspendre le temps et offrir un aperçu d’éternité. Prends cette valse”, chante-t-il.Nous n’avons plus rien d’autre à attendre que ça.”

C’est une belle idée, mais ce n’est n’est bien sûr qu’une belle illusion. Le temps s’écoule. Le désir s’étiole. Les couples se délitent et rompent. L’amant qui avait été transporté à de telles hauteurs retombe dans le bourbier terrestre en proie aux maux d’estomac et aux cheveux grisonnants. La chute est à la mesure de l’extase et mène à la dépression.

Leonard Cohen a souffert très jeune de syndrome dépressif. Sa mère en souffrait aussi, il y avait probablement là une prédestination génétique. Cohen en a profité pour réfuter un autre cliché romantique, celui de la souffrance et de la détresse comme moteur de l’inspiration créatrice. Pour Cohen, la dépression était une entrave puissante, quelque chose qui l’empêchait parfois même de se lever. “Le désir est le cheval”, a-t-il dit. “La dépression est le tombereau.” Parfois la charge devient trop lourde à tirer et l’attelage s’immobilise. L’écrivain échoué se résout à attendre qu’une nouvelle vague de désir le soulève. Entretemps, au creux de cette oscillation entre les extrêmes de la passion, le processus créatif est empêché : “Je sais aimer, je sais haïr / Mais l’entre-deux me transit…”

Finalement, l’insatisfaction au coeur de la dépression contient son propre remède. Un autre désir, un autre appétit se fait sentir. L’amant se relève enfin, meurtri et affamé. Il y aura une nouvelle route, une nouvelle rive, une nouvelle femme. Et heureusement pour nous, une nouvelle chanson. “Chantons un autre air, mes amis. Celui-ci s’use et s’aigrit. »

 


Abigail Avalange

(traduit de l’américain par Osalide Blanchet)


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