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Avignoun, jun 1814 - 2/5

Publié le 24 juin 2018 par Michelbenoit84

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24/06/2018

Avignoun, jun 1814 - 2/5

Avignon, juin 1814 - 2/5
Avignon, june 1814 - 2/5

SOUVENIRS MILITAIRES D'HYPOLITE D'ESPINCHAL

SÉJOUR À AVIGNON

À mon frère.
Avignon, 10 juin.

« Me voilà donc arrivé, cher ami, après une marche de quarante-deux jours, pour prendre un premier repos dont je ne puis encore apprécier la durée et sans prévoir le sort qui m'est réservé, non plus qu'à mes braves compagnons d'armes, les bruits les plus contradictoires circulant à cet égard mais une chose qui me semble probable, c'est ma carrière brisée, ayant à lutter contre les obstacles, des contrariétés sans nombre et la foule d'intrigants assiégeant le pouvoir et obtenant tout par la persévérance de leurs poursuites ou au moyen de la corruption de l'or. Ce système, qui paraît être celui du jour, d'après tout ce qui se passe à Paris depuis ce qu'on appelle la Restauration, n'est nullement rassurant ; aussi, ai-je la conviction de n'y pas faire fortune avec mon caractère ; cependant je tiendrai tant que je pourrai, sans intrigue, sans bassesse, en suivant la ligne de mes devoirs et confiant dans mes droits ; il est vrai que c'est un métier de dupe, mais j'aurai du moins la conscience tranquille, ce qui n'est pas sans quelque consolation.

« Quant à toi, pauvre financier déchu, peut-être te rendra-t-on une autre recette générale en échange de la belle qu'il t'a fallu quitter ; mais, au moins, dans le cas contraire, on sera, je pense, tenu de te rembourser 500 000 francs versés dans les caisses de l'État comme cautionnement et, avec cette fiche de consolation, on peut facilement se tirer d'affaire ; dans tous les cas, j'attends impatiemment de tes nouvelles pour savoir quels sont tes projets. Le séjour d'Avignon, qui, dans un temps calme, eût été fort agréable, est en ce moment fort triste, cette ville étant en proie aux passions, aux ambitions et à la crainte ; une partie du peuple et plusieurs des premières familles du pays ont la funeste pensée de retourner sous l'autorité du Saint-Siège ; cette espérance, bien que dérisoire, se fonde sur la réclamation que le Pape vient d'adresser aux puissances, prétendant que, dans le moment où les princes de l'Europe rentrent dans les États que la force leur avait enlevés, il serait de toute justice que le Comtat Venaissin redevint tributaire de la tiare, comme avant la révolution de 92. Je ne sais jusqu'à quel point on fera droit à une semblable prétention, mais, en attendant, Louis XVIII ne paraît guère disposé à abandonner un des fleurons de sa couronne, dût-il encourir les foudres du Vatican.

FONTAINE DE VAUCLUSE

« Depuis mon arrivée ici, n'ayant rien de mieux à faire que de me distraire, en attendant notre départ pour Montpellier dont j'ai reçu l'avis du ministère de la Guerre, j'ai voulu faire un pèlerinage dans ces lieux illustrés par les vers de Pétrarque et je vais te retracer mes impressions et les détails que j'ai obtenus sur cette fontaine merveilleuse.

« La fontaine de Vaucluse, située à quatre lieues d'Avignon et à une demie du village de ce nom, est sans contredit une des plus belles et extraordinaires sources qui existent peut-être au monde. Placée dans des blocs de rochers énormes au milieu desquels se découvre une grotte immense où dort une eau transparente et silencieuse, quand les eaux de la source sont très basses, ce qui arrive ordinairement au mois d'octobre ; il s'en faut alors de plus de 60 pieds que l'eau parvienne au bord du bassin de la source et l'on peut, en prenant de grandes précautions, descendre jusqu'à la surface de l'eau qui est aussi unie qu'une glace, sans aucune espèce de mouvement et d'une profondeur incalculable. Tous les efforts faits jusqu'à ce jour pour sonder cet abîme sont restés infructueux.

« C'est l'époque où l'on peut visiter la fontaine de Vaucluse, parce qu'il est facile d'approcher de la caverne et de parcourir sans danger le lit naissant de la rivière mais, lorsque je la visitai, la fonte des neiges ayant donné toute sa force à la source, elle versait ses eaux par-dessus les bords de la caverne dont elle cachait et surmontait de beaucoup l'ouverture. Un figuier poussé dans les veines dû rocher, plusieurs pieds au-dessus, est, dit-on, la marque de sa plus grande élévation.

« L'onde se soulevait du gouffre sans fond, montant sans laisser apercevoir d'abord ses mouvements ; mais, ne pouvant pas se contenir dans la grotte, les flots se précipitaient avec fureur contre les blocs entassés qui semblaient s'opposer à leur passage cette lutte produisait un fracas horrible, une longue suite de cascades, une mer d'écume, un bruyant tumulte que l'écho des montagnes redoublait et faisait retentir au loin.

« Il est difficile de rendre l'effet produit par un coup d'œil aussi majestueux, dont la nature fait tous les frais avec une prodigalité qui tient du sublime et une incommensurable magnificence.

« Il ne reste, mon ami, après tant de merveilles, qu'à courber le front dans la poussière, pour adorer Celui qui en est le dépositaire après en avoir été le créateur.

« Ce fut en revenant de cette course intéressante qu'un incident, qui pouvait être des plus fâcheux, devint la source d'un bonheur ineffable, dont malheureusement il ne me restera bientôt plus que le souvenir.

À suivre...


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