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Silvia Baron Supervielle : Traduire est un mystère

Publié le 24 juin 2018 par Les Lettres Françaises

Silvia Baron Supervielle : Traduire est un mystèreTraduire est un mystère. C’est une activité comparable à celle du miroir, de la fenêtre, du fleuve, des livres. Excepté que, au lieu de chercher à y voir notre visage, nous y découvrons le surprenant visage d’un étranger. Et, en même temps, nous découvrons que nous sommes étrangers comme lui. De sorte que pour entreprendre ce travail, il est nécessaire, secrètement, de se ressembler dans un espèce d’ailleurs.

Cette ressemblance n’est pas comme celle des jumeaux, au contraire ; elle retentit dans la poitrine comme un écho particulier, inconnu, à mesure que l’on tourne les pages d’un livre. La forme, la façon choisies par l’auteur sont essentielles dans la mesure où elles mettent en évidence son âme. Je traduis un auteur lorsque je tombe amoureuse de son âme. Le choix des œuvres à traduire est une histoire d’amour; le mystère étant toujours pareil et différent. Je suis deux et absolument un seul être. Pour quelle raison?

Traduire n’est pas seulement passer d’une langue à l’autre pour rendre lisible un texte à des lecteurs qui ne la connaissent pas. C’est l’histoire d’une rencontre. Les lecteurs lisent une traduction qui navigue à la surface de la mer et à la fois une autre, véritable, invisible, qui navigue dans ses profondeurs. J’ai une grande affection pour les oeuvres traduites. Il me semble qu’une voix se dégage entre les deux navigations et arrive directement jusqu’à moi. Et cette voix n’a pas de langue ni de pays. Elle émigre doucement d’une frontière à une autre et reste étrangère à jamais : elle est la voix d’un écrivain.

Je me demande pour quelle raison certains écrivains traduisent et d’autres pas. D’autres qui ne sortent pas de leur pays. Ceux qui écrivent de la poésie sont tentés par la traduction. La poésie est une création dans l’espace et, à sa naissance, elle contient déjà toutes les langues et se dessine entre elles. Son rythme est sa langue première. J’aime spécialement traduire des poèmes, j’ai le sentiment de ne pas toucher au texte mais au rythme. En le suivant, je scande les silences et le chant. Rien ne peut me rendre plus heureuse. Je suis recréée à mesure que je reproduis les sons et les signes qui dessinent les vers.

Un écrivain ne choisit pas ce qu’il veut dire ni la façon qu’il utilisera pour le faire. Son message invente ses marques et il obéit au langage qu’il porte en lui et qui se trace malgré lui sur les blancs. Voudrait-il le modifier, en lui donnant une autre apparence, il en serait incapable. Qu’il écrive de la poésie ou de la prose, il est soumis à ce langage intérieur qui l’inspire et le guide. Traduire signifie traduire ce langage et non pas changer une langue pour une autre. Sans doute, la version originale se transforme, mais si le travail du traducteur est intelligent, il traduit plus ce langage de fond, univers de l’auteur, que la manière avec laquelle il choisit et place les mots. Traduire veut dire traduire un auteur et non pas traduire seulement sa langue et son texte.

Pour traduire, de plus, autant que pour écrire, on se sert des sons des lettres, des syllabes, des accents des mots. L’écrivain argentin Silvina Ocampo disait que la traduction équivalait à verser le vin d’une coupe dans une autre coupe sans modifier le vin. Comme souvent les argentins, elle avait commencé par écrire en anglais, et non pas parce qu’elle était bilingue, mais simplement parce que ce passage vers l’ailleurs lui plaisait de cette manière. Sa sœur Victoria a écrit beaucoup de livres en français, traduits ensuite en espagnol par elle.

Je suis arrivée à Paris, avec une grande quantité de livres de poètes argentins. Je ne voulais pas m’en séparer. Et, au bout d’un temps, je me suis mise à écrire en français. J’ai changé l’espagnol, devenu trop sonore, pour le français. Il était ainsi plus facile d’imiter l’œuvre du peintre Geneviève Asse que j’admirais et qui me signalait une voie, le lieu des mots sur la page et des poèmes au centre de l’espace. L’écriture peut répondre à la peinture, au paysage, à la musique. Dès les premiers pas de cette langue naissante, j’ai senti qu’elle me convenait. Je ne pouvais que poursuivre ces poèmes brefs, dénudés, suspendus dans les blancs, et j’ai eu la chance de les voir publiés.

Silvia Baron Supervielle : Traduire est un mystère
En 1989, j’ai traduit Les conjurés, poèmes et proses de Borges avec des illustrations de Geneviève Asse, qui fut édité à Genève par Jacques Quentin. Après Borges, je suis entrée dans le monde singulier de son maître, Macedonio Fernández. Les éditions José Corti ouvraient leurs portes aux traductions d’auteurs connus ou inconnus, et j’ai de même publié chez eux Fragments verticaux et Quatorzième poésie verticale de Roberto Juarroz. Un peu plus tard, encouragée par mon ami Hector Bianciotti, je me suis mise à traduire les Poèmes d’amour désespéré de Silvina Ocampo. Ce fut un nouvelle traversée. Ce livre, qu’elle m’avait offert avant mon départ, était doublement précieux car il était épuisé en Argentine. J’ai aussi traduit l’Oeuvre poétique d’Alejandra Pizarnik et les Tours de silence d’Angel Bonomini. Je ne voudrais pas énumérer la liste des écrivains desquels je me suis rapprochée, ils sont tous différents mais j’ai eu pour chacun d’entre eux le même désir, la même passion.

Un écrivain a-t-il besoin d’être deux ? De travailler, non pas dans la solitude, mais en compagnie d’une autre voix de laquelle surgit une parole nouvelle? La voix qu’on désire peut être comparée à la parole de la mer. Si les auteurs écrivains que j’ai traduit ne se ressemblent pas entre eux, le langage de chacun a provoqué chez moi une attirance analogue et forte. Je ne peux la comparer qu’avec celle de l’amour. Avec celle irrépressible, indéchiffrable de l’amour. Et cette attirance amoureuse pour certaines oeuvres dure toute la vie. La plupart des auteurs traduits par moi sont des argentins pour lesquels j’ai de l’affection depuis mon enfance et que je relis souvent. Ils ont traversé la mer dans ma valise et se sont réveillés en France et ensuite en français.

Plus tard, j’ai traduit en espagnol Marguerite Yourcenar dont la passion, par-delà sa langue, alluma la mienne. Cet exemple montre la force fulgurante de certaines partitions musicales. Nos univers n’étaient pas visiblement semblables mais la musique était jouée par un instrument commun. D’ailleurs l’interprétation des musiciens ressemble à la traduction ; chacun, de sa sensibilité propre, modifie légèrement les rythmes et les sons mais ne touche pas au coeur de la partition originale. Il est essentiel que celle-ci soit reconnue dans toutes les interprétations. D’ailleurs, sommes-nous une version originale ou une traduction de nous-mêmes ? Je penche pour la seconde possibilité. Quoiqu’il en soit, cette dernière tente de dire la première. Samuel Beckett, l’irlandais, qui habitait Paris et qui écrivait soit en français, soit en anglais, disait que lorsqu’il se fatiguait d’une langue, il poursuivait dans l’autre. Ce qui me donne à penser que le passage d’une langue à l’autre, est lié à toutes les formes, toutes les inflexions, tous les pays de l’exil.

Silvia Baron Supervielle


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