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L’amour selon Jean-Louis Baudry

Publié le 14 juillet 2018 par Les Lettres Françaises

L’amour selon Jean-Louis Baudry Heureux l’homme dont la femme, « belle, bonne et doulce et coye », s’appelle tout uniment Marie, car le plus beau nom du monde est le nom de Marie, a dit Théophile… En effet, « il fait penser aux plus belles prières », a renchéri un jour Valéry Larbaud. Et cet homme élu fut par exemple Jean-Louis Baudry, l’auteur d’une œuvre que l’on ne lit pas assez, qui avait commencé en 1961 avec un roman intitulé Le Pressentiment, où il se livrait à un exercice proustien relatant l’histoire d’un jeune homme qui, après la mort d’une femme aimée, s’essayait à faire revivre ses souvenirs pour déchiffrer l’énigme d’une existence disparue.

C’était déjà l’histoire incertaine d’un amour, comme celle qu’il raconte aujourd’hui dans un livre posthume (Baudry est mort en 2015) qu’il a intitulé Les Corps vulnérables, et où il poursuit la présence en lui de Marie, une femme qu’il a aimée d’un amour fou, sur le tard, dans l’après, une femme qu’il a aimée religieusement, « la bouche tendue vers le calice », dans une sorte de dévotion au plus féminin d’une femme (dit-il). Ces deux-là ont réellement fait l’amour, en étant les officiants d’une cérémonie – « les servants d’un rite qui devait en effet consacrer sur nos corps la présence réelle de l’amour », raconte-t-il dans ce livre qu’il a tout à tour nommé « monument », « entreprise », « mémoires », « journal », ou plus modestement « pages » (mais il y en a 1247 !), tout en craignant de devoir l’appeler « roman », et sans jamais oser croire à une publication telle quelle

Il faut en effet se souvenir que Jean-Louis Baudry vient précisément de l’Histoire de Tel Quel, comme l’a si bien nommée Philippe Forest (Seuil, 1995), soit l’histoire de la revue de Philippe Sollers dont Baudry fut un des tout premiers rédacteurs jusqu’à ce que les choses se brouillent quelque peu (Sollers lui reprochant un jour d’avoir plagié son texte Lois). Il est vrai que Jean-Louis Baudry avait tout compris de l’écriture textuelle dont il avait exposé dans le numéro 31 de la revue (automne 1967) les principes et les enjeux dans son article « Ecriture, fiction, idéologie », où il s’était attaché à définir « une écriture a-causale caractérisée d’abord par la disparition d’un signifié qui en serait à la fois l’origine (l’auteur comme cause) et le but (la vérité, la loi, l’expressivité) ».

Baudry lui-même illustrait cet austère programme dans ses propres livres du moment : Les Images,  Personnes, La Création qui paraissaient tour à tour, durant ces années 1960-1970, dans la collection Tel Quel. Mais Ombiliquor ne paraîtrait donc pas dans cette collection ; et Jean-Louis Baudry devra même donner sa démission au groupe avant-gardiste, avant de se retrouver seul avec ses patients (Baudry était aussi dentiste), en attendant de retrouver le courage de reprendre la plume avec l’essai « Proust, Freud et l’Autre », qu’il publiera aux éditions de Minuit, en 1984, et avant d’écrire un roman d’une inspiration toute différente, Personnages dans un rideau qu’il publiera en 1991, au Seuil, dans la collection de Denis Roche, « Fiction & Cie », où, relancé, il donnera alors ses plus beaux livres, avec Clémence et l’hypothèse de la beauté (1996) et A celle qui n’a pas de nom (2000). Ce que l’on découvre aujourd’hui, c’est qu’au même moment il était en train d’écrire Les Corps vulnérables, puisque ce journal commence le 12 mai 1997, deux semaines après avoir appris au téléphone la mort de Marie…

C’est son amie Edith qui l’avait jeté dans les bras de Marie (« Elle est faite pour toi », lui répétait-elle). D’ailleurs, Marie elle-même croyait beaucoup plus à l’amitié qu’à l’amour ; c’est même tout le problème de cette relation que Jean-Louis Baudry va raconter après coup dans ce journal, de mai 1997 à juin 2005, car le deuil n’en finit pas… Jean-Louis Baudry fut un des premiers du groupe Tel Quel à s’intéresser à la psychanalyse, en faisant lui-même une analyse, en lisant Freud, Lacan à l’époque où ce dernier disait à son séminaire : « l’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »… Mais Baudry est tout autant une sorte de « sinthome » (dirait encore Lacan) qui nous peint dans Les Corps vulnérables un tableau qui pourrait s’appeler aussi bien « L’Amour sacré et l’Amour profane » que « La Vénus d’Urbino », du même Titien, dont la reproduction (celle de la Vénus d’Urbino) était justement affichée dans sa bibliothèque, nous dit-il ici. Dans Les Corps vulnérables, Jean-Louis Baudry nous livre en effet ses réflexions sur l’amour et la beauté, et nous dit surtout qu’il a trouvé et rejoint le seul lieu qu’il désirait habiter, celui de Vénus où « rien n’aura eu lieu que le lieu ».

Didier Pinaud

Jean-Louis Baudry, Les Corps vulnérables 
L’Atelier contemporain / François-Marie Deyrolle Editeur

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