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L’Enfer du Nord, à bout de souffle

Publié le 15 juillet 2018 par Jean-Emmanuel Ducoin
L’Enfer du Nord, à bout de souffleDans la neuvième étape, entre Arras et Roubaix (156,5 km), avec le franchissement légendaire de quinze secteurs pavés, victoire de l’Allemand John Degenkolb (Trek). Une orgie de difficultés, d’incidents mécaniques et de chutes. Rigoberto Uran perd du temps. Richie Porte abandonne.

Roubaix (Nord), envoyé spécial. 
Et sur les visages vrillés par la douleur, à bout de souffle, nous devinions l’effondrement du présent sous le poids du ciel laiteux, quand chaleur et poussière se coalisent pour fracasser faibles et malchanceux. Redouter l’événement, son injustice. Quinze secteurs pavés, concentrés dans les cent-neuf derniers kilomètres d’une étape violente et périlleuse, entre Arras et Roubaix, d’autant plus mythique que le Tour, dans sa folie ordinaire à créer des personnages à sa démesure, propage parfois des ondes de vengeance. Une machine à déformer l’espace-temps; un gourbi à détruire les corps et les esprits. Alors ils s’engouffrèrent sur les pavés tranchant comme des silex. Sortir entier de ce «petit enfer» à l’ombre de l’Enfer du Nord.
Les cyclistes répondent souvent à la violence par la violence, au danger périlleux par l’usage désordonné du péril consenti. L’imminence du drame. Au premier secteur pavé, celui d'Escaudoeuvres à Thun, dix échappés tentaient l’aventure. Le peloton y pénétra à si vive allure que nous prîmes notre respiration pour Romain Bardet, victime d’une première crevaison à l’orée d’un jour infernal pour les organismes. Ils n’étaient déjà plus que 167 coureurs sur la route. Le leader des BMC, l’Australien Richie Porte, venait de tâter du bitume et d’abandonner ses illusions. Tout comme l’Espagnol Jose Joaquin Rojas, l’un coéquipier de luxe de Quintana. Sans parler du rouleur allemand Tony Martin, blessé la veille et resté à l’hôtel, alors qu’il se glorifiait d’être le dernier vainqueur d’une étape avec pavés, en 2015…
Et tout s’enchaîna dans les écumes de cendres poudreuses, chacun prenant le risque de se casser les os, de s’y voir humilier par des gabarits plus adéquats, plus lourds, par des montagnes d’os et de muscles que les vieilles lois de Newton rendent plus aptes aux pavés, avec leurs complexions plus enclines aux secousses qui déjettent vélos et rachis dans une danse hallucinée.
Ne pas mollir, ne pas ralentir, jamais. Des heures à s’époumoner sur les hideux chemins, sur ces aérolithes de pierres issues du chaos céleste, taillées par des mains calleuses. Les favoris tentèrent de se protéger comme ils le pouvaient. Autour d’eux, le décor avait cet air à la fois rafistolé et prospère qu’ont si souvent les villages du grand nord. Mais dans l’enchaînement des secteurs – Auberchicourt, Warlaing, Tilloy, Orchies, Mons-en-Pévèle, Templeuve, Cysoing, Camphin-en-Pévèle, autant de noms légendaires de la "reine des classiques" –, le bras de fer vira à l’éparpillement redouté et prit une tournure épique. Le contraste sauta encore plus aux yeux entre les rugueux, «spécialistes» du genre, et les autres, contraints à la modestie d’un exercice d’équilibre impossible. Une orgie de difficultés, d’incidents mécaniques et de chutes. Des ecchymoses et du sang. Nous les vîmes pousser, forer, creuser, grimacer, comme jadis les mineurs dans leurs boyaux d’étouffement. Les raidillons aux profondes ornières cédèrent les uns après les autres, à près de 50 km/h. Un délire de brutes. Et des traquenards, préparés notamment par les Sky de Chris Froome et Gerraint Thomas, qui décidèrent de forcer le train, par à-coups. Les cassures se succédèrent, se résorbèrent, puis, dans les quarante derniers kilomètres, ce fut le chaos terminal. Le maillot jaune Greg Van Avermaet, héros de Paris-Roubaix en 2017, et Peter Sagan, son successeur en avril dernier, prirent leurs responsabilités en durcissant la course. Au moment où Froome chuta avec deux de ses équipiers, sans gravité, la tension et la peur atteignirent des sommets. L’hécatombe se poursuivit. Rigoberto Uran (deux minutes de perdu), Mikel Landa, tant d’autres furent enrôlés malgré eux dans des glissades et des culbutes...
L’Enfer pavé de mauvaises intentions déploya ainsi son ombre crépusculaire comme on jette des maléfices. Romain Bardet, langue pendante, ivre de colère, subissait sa troisième crevaison. Devant, se livrant aux tortures de plus en plus désordonnées de leurs efforts, trois costauds moins cafardeux que leurs congénères se disputèrent une victoire de prestige: Yves Lampaert, Greg Van Avermaet en personne et l’Allemand John Degenkolb, qui vint cueillir le plus beau des lauriers.
Si l’Enfer ne se franchit plus en boyaux de soie, et si les mineurs ne descendent plus dans les profondeurs, nous pensions aux bleus de travail suspendus aux fils de fer, aux petits matins muets le nez dans la chicorée fumante, mémoire vive des ouvriers et du vélo conjugués. Alors, sur la ligne d’arrivée, située devant le célébrissime vélodrome de Roubaix, il ne fallait pas manquer l’apparition des morts-vivants, ivres de moiteur, qui apparurent dans une interminable procession, maculés de poussière, leurs regards encore perdus, leurs jambes ravinées par la crasse. Fantomatiques, ils marchaient le vélo à la main, comme des automates. Avec eux, le chronicoeur assumaient les altérités de ces hauts lieux, qui ne se mesurent pas qu’à la force du hasard. Sur cette terre noire, ensemencée au mâchefer, tout est question d’honneur, de souffrance et de vie, qui ressemblent au murmure des fracassés en forçats, gueules noires réunies des abîmes. Tous à bout de souffle.
 [ARTICLE publié dans l'Humanité du 16 juillet 2018.]

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