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L’impérieuse nécessité occidentale d’élaborer de nouvelles grilles de lecture

Publié le 17 juillet 2018 par Infoguerre

L’impérieuse nécessité occidentale d’élaborer de nouvelles grilles de lecture

Le dernier sommet d’Helsinki entre Donald Trump et Vladimir Poutine a révélé les limites des vieilles grilles de lecture. Les médias sont les premiers touchés par ce phénomène. mais en définitif c’est le cœur de la matrice impériale que l’Occident a généré depuis siècles qui est atteinte de plein fouet par la mutation actuelle des rapports de puissance.

Les pertes de repère des observateurs de l’actualité

A force de s’être englué dans le politiquement correct depuis la fin des années 70, les éditorialistes français relatent les faits mais sont incapables de les interpréter au-delà des commentaires classiques à l’image de L’Express ou du quotidien Libération qui estiment que Trump s’est fait manipuler par Poutine, sans oublier Courrier International qui résume le sentiment hostile de la presse américaine contre le Président des Etats-Unis. Ce sentiment de vide analytique se ressent aussi dans les commentaires désabusés de Philippe Grasset, l’animateur du site dedefensa. Ce dernier avait pourtant la réputation d’être un observateur attentif et « non aligné » de la vie politique d’outre-Atlantique. Il ne sait plus quoi penser de l’implosion du système américain, si ce n’est en soulignant les risques de guerre civile ou de chaos.

Le tour de passe-passe du monde occidental

La réal politik que le monde occidental a édifié au cours de son histoire reposait sur un postulat qui relevait du non dit, c’est-à-dire pour parler sans langue de bois : la domination du monde. Les prétendants à un tel objectif se sont succédé au cours des siècles. Les deux derniers en date, l’empire britannique puis les Etats-Unis d’Amérique, ont même réussi à bâtir un discours qui éludait cette évidence stratégique. C’est dans cet esprit de duplicité que Londres mit en scène avec brio le discours sur la libéralisation des échanges. L’empire dominant masquait sa volonté de conquête économique, en prônant l’ouverture des frontières et l’abaissement des barrières douanières. Il ne craignait pas la concurrence des autres pays. Ses produits étaient plus compétitifs que ceux des pays dont il convoitait les marchés intérieurs. Ainsi s’édifia un double discours particulièrement efficace qui porta l’empire victorien au sommet de sa gloire. L’invincible Albion élabora siècle après siècle cette dynamique non affichée de puissance. Le pouvoir britannique accorda une priorité à sa marine militaire pour s’assurer le contrôle des flux d’échange commerciaux. Ne pouvant rivaliser sur terre comme sur mer, le Royaume Uni joua sur la capacité de nuisance de ses milieux financiers ainsi que sur l’influence de sa monnaie. A la charnière des deux siècles, la Grande Bretagne compléta ses moyens de suprématie par la conquête géopolitique de l’énergie pétrolière.

La créativité américaine

Lorsque les Etats-Unis d’Amérique prirent le dessus sur la Grande Bretagne au milieu du XX siècle, ils s’attribuèrent les mêmes atouts de puissance, mais en ajoutant une dimension industrielle et militaire terrestre qui prit forme au cours de la seconde guerre mondiale. Encore faut-il rappeler que les fondateurs de la République américaine avaient intégré l’importance de la dynamique non affichée de la puissance ainsi que l’importance des double discours. Ces futurs dénonciateurs des empires coloniaux européens créèrent un Etat d’Est en Ouest en colonisant violemment les territoires sur lesquels vivaient les natifs indiens. Ce processus de colonisation intérieure a été très judicieusement effacé de la mémoire collective du monde occidental. Forts d’un tel exploit de dissimulation cognitive, les gouvernements américains ont porté haut et fort les principes du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’était audacieux pour un Etat qui venait de se substituer aux autres, en faisant disparaître les nations indiennes en 1870. La dynamique silencieuse de la puissance nord-américaine a su détourner avec beaucoup d’habileté l’attention des opinions publiques naissantes par sa capacité rhétorique à critiquer moralement les actions des puissances rivales. C’était très audacieux pour une puissance qui s’était construite à partir d’un processus de colonisation intérieure de dénoncer les pratiques de colonisation extérieure de la France et de la Grande Bretagne.

Les limites de la dynamique occidentale de puissance non affichée

La disparition des empires coloniaux européens a conduit les Etats-Unis à élaborer d’autres moyens cognitifs de puissance non affichée. Pendant des décennies, la lutte contre les totalitarismes fut la colonne vertébrale de leur justification de recherche de puissance. Une telle légitimité cognitive permit aux promoteurs de la suprématie américaine de faire passer au premier plan leur rôle autoproclamé de régulateur du monde. Ainsi passaient sous les radars de l’Histoire officielle, le cynisme de leur recherche d’intérêts dans leur participation à la première guerre mondiale, leur opportunisme marchand dans la participation d’entreprises américaines à la Nouvelle Economie Politique de l’URSS, la très forte ambigüité du soutien financier de la Réserve fédérale à l’Allemagne nazie au début des années 30, les multiples opérations clandestines pour mettre la main sur le pétrole du Moyen Orient, la tentative de prise de contrôle du processus européen dans les années 50, les guerres secrètes au Cambodge et au Laos, menées au nom de l’anticommunisme.

L’absence de stratégie cognitive en cas de perte de domination

Après l’effondrement de l’Union soviétique, Washington perdit le levier de la lutte contre les totalitarismes. Elle mit en avant un nouveau levier d’influence cognitive en s’affichant comme la seule nation capable de défendre la promotion de la démocratie à travers le monde. Cette stratégie s’effrita peu à peu à travers les échecs politico-militaires de la guerre en Afghanistan, et de l’après-guerre civile en Irak. Les succès très relatifs du « soutien » aux révolutions colorées menées sur les marches de l’ex-empire soviétique, en Tunisie, en Lybie et en Syrie ont mis un terme à la pertinence de cette vocation extranationale.

Depuis plusieurs années, les penseurs (toutes écoles confondues) de la puissance américaine tournent en rond. Ils ne savent pas comment reprendre la main sur un monde qui leur échappe partiellement. C’est une raisons pour lesquelles ils répètent parfois de manière caricaturale les mêmes recettes. Il suffit de lire en ce moment les déclarations des ténors de la vie politique américaine pour se rendre compte de la platitude de leurs propos. Un Président qui remet en cause l’action d’une partie de l’administration fédérale du renseignement, une presse qui dénigre ce même Président, une classe politique qui ressort les sempiternels slogans de la guerre froide. Bref, la créativité de l’envie de dominer a disparu. Tout est désormais affiché au grand jour.

L’audace géopolitique des Russes, la duplicité géoéconomique des Chinois, la résistance nationaliste des Iraniens, les rêves de reconstruction impériale de la Turquie, la lucidité du nouveau Premier Ministre indien dans son approche des relations internationales, sont autant d’indicateurs de cette déconstruction du processus cognitif de domination occidentale.

Il n’est jamais simple de s’affaiblir pour un empire qui fut dominant et qui ne l’est plus tout à fait. La relation perverse que l’humanité entretient avec le pouvoir et l’argent ne permet pas de dépasser le rapport dominant/dominé. Les rescapés des logiques impériales occidentales ont donc fortement intérêt à sortir des sentiers battus et à réfléchir d’urgence sur la manière d’éviter une fois de plus le sort d’Athènes et de la Rome antique.

Christian Harbulot

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