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Les Sky déploient leur monde élastique

Publié le 18 juillet 2018 par Jean-Emmanuel Ducoin

Les Sky déploient leur monde élastique

Geraint Thomas prend le pouvoir. Temporairement?

Dans la onzième étape, entre Albertville et La Rosière (108,5 km), victoire du Britannique Géraint Thomas (Sky), qui s’empare du maillot jaune. Les coureurs arrivaient pour la première fois au sommet. Les Sky ont écrasé la concurrence : Chris Froome est deuxième du général… 

La Rosière (Savoie), envoyé spécial.
Ils avancent, calculateurs, sur leur monde élastique. Ils jouent dos à la foule, malmenant les suiveurs les plus aguerris par leurs façons de conduire leurs stratégies en épousant jusqu’à l’absurde les mœurs du cyclisme moderne, établi sur la force et la puissance. Et ils s’en préoccupent assez peu… Saoulé de lumière et de chaleur, voilà à peu près à quoi pensait le chronicoeur, mercredi matin, partageant sans réserve l’ire des rares derniers vénérables confrères encore présents en salle de presse du Tour. Tandis que l’Equipe titrait l’un de ses articles: «Ça commence quand?», d’autres se lamentaient de ne pas avoir entrevu le début d’un commencement d’explication entre favoris, alors que l’épreuve en est déjà à mi-chemin. Comme si les grands leaders avaient signé un obscur pacte de non-agression sur les premières pentes alpines, mardi. Sans parler des dix premiers jours, dont nous devons nous souvenir, l’âme amère, que les principales difficultés furent en partie escamotées sinon snobées…

«Sur le Tour, c’est d’abord et avant tout une longue attente, une gestion du temps», répétait notre druide Cyrille Guimard, qui ne s’étonnait pas, lui, d’assister à un «jeu d’élimination». Encore que. «Il nous faut juste espérer que cela ne dure pas jusqu’aux Pyrénées, ajoutait-il sans rire. Nous sommes quand même lassés des tableaux de marche imposés par les armadas, de leur gestion à partir des compteurs à watts, des spéculations calquées sur leurs objectifs finaux…» Dieu merci, le Tour possède (presque) toujours un demain capable d’effacer les frustrations antérieures. Ou pas. 
L’occasion d’y voir plus clair se présentait justement, entre Albertville et La Rosière (108,5 km), sur un profil bref mais taillé pour briser les primautés ronflantes: deux ascensions hors catégorie (la montée de Bisanne, le col du Pré) et une arrivée au sommet, la toute première (La Rosière, 17,6 km à 5,8%, première cat.).
Dès les contreforts des rampes de Bisanne, à une vitesse phénoménale, Julian Alaphilippe et Tejay Van Garderen rejoignirent quatre hommes de tête, Warren Barguil, Dani Navarro, Damiano Caruso et Romain Sicard. Les présences des Français Alaphilippe et de Barguil, deux grimpeurs racés, s’analysent froidement. Le premier, nouveau porteur du maillot à pois, à plus de douze minutes du maillot jaune, entendait conforter son bien et pourquoi pas enflammer de nouveau la torpeur ambiante. Le second, en recherche d’une victoire d’étape coûte que coûte, avait tout mis en œuvre, mardi vers Le Grand-Bornand, pour s’en offrir la possibilité dès le lendemain : le Breton, jusqu’alors trop près au général, avait en effet perdu volontairement du temps (plus de dix minutes) afin de retrouver sa liberté et avec elle, les «bons de sortie» accordés par la Sky. L’anecdote peut paraître affligeante aux yeux des romantiques dont nous revendiquons l’héritage. Elle n’est, hélas, que la signature d’une drôle d’époque…
Les obligés se survivent d’un rien. Les seigneurs aussi, quelquefois. Alors qu’une trentaine d’échappés étaient disséminés à l’avant et que, à bout de force, Alaphilippe rendaient définitivement ses derniers souffles de volonté, l’attaque survînt dans le peloton, duquel le maillot jaune Greg Van Avermaet avait divorcé depuis longtemps. Nous attendions de l’épique: ce fut l’Espagnol Alexandro Valverde (Movistar), parti à l’abordage en mode suicidaire. Inutile de chercher du gras sur la ventrèche de son corps asséché qui lui donnaient des airs de fuselage dans l’arrondi de l’effort, quand ses muscles rhomboïdes ressemblent à une armure. Puis le Néerlandais Tom Dumoulin (Sunweb) s’invita aux festivités. A le voir pédaler, nous imaginions, au-dessus de sa hanche désarticulée, le psoas profondément attaché à ses vertèbres lombaires qui ne semblaient pas fléchir. Ce fut –enfin!– la genèse de quelque chose. Sous la forme d’une course de côte dans la montée finale.
Et nous vîmes le train fou des Sky. Supposant là des envies de fuites hégémoniques. Sans surprise, le Britannique Geraint Thomas attaqua: son leader Chris Froome le protégea. Passation de pouvoir? Pas sûr. Le tenant du titre hésita, accéléra, ralentit, repartit, avec une aisance confondante… Bras de fer inéquitable entre les Sky et le monde entier. Et combat entre les Sky eux-mêmes, qui écrasèrent tout. A l’arrivée, Geraint Thomas vint déborder sous la flamme rouge le rescapé Mikel Nieve. Coup double pour la doublure: l’étape et le maillot jaune. Chris Froome, impressionnant de maîtrise, acheva son effort dans la roue de Tom Dumoulin, qu’il aurait pu humilier. Les grands battus: Bardet, Quintana, Nibali et consorts.
Dans son kiosque à merveilles, le chronicoeur extirpa les propos du jour d’un certain Bradley Wiggins, vainqueur en 2012, ex-leader éphémère de Froome. «Si Geraint prend le maillot jaune, alors ils vont avoir un vrai problème», racontait-il au petit matin. Selon lui, la gestion de la Sky serait «machiavélique», et le manager Dave Brailsford «clivant»et intéressé uniquement par «ses propres intérêts». Bienvenu dans le monde élastique. Celui des Sky.
[ARTICLE publié dans l'Humanité du 19 juillet 2018...]

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