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Thomas, Froome : soupçon d’ambiguïté

Publié le 22 juillet 2018 par Jean-Emmanuel Ducoin

Thomas, Froome : soupçon d’ambiguïté

Magnus Cort Nielsen.

Dans la quinzième étape, entre Millau et Carcassonne (181,5 km), victoire du Danois Magnus Cort Nielsen (Astana). La seule difficulté du jour, le Pic de Nore, classée en première catégorie, a été totalement escamotée par les favoris. Dès mardi, les Pyrénées trancheront la rivalité entre les deux cadors des Sky.

Carcassonne (Aude), envoyé spécial.
Nous ne savons pas grand-chose des tourments intérieurs qui nourrissent leurs nuits, rien du lieu où se disputent leurs cauchemars ou leurs rêves délicats. Si puissants soient-ils, leurs visages ne disent qu’une infime partie de ce que nous voudrions qu’ils disent, même avant de se figer pour de bon en matière réelle, vivante et brutale, à l’heure où les Pyrénées vont se dresser sous leurs roues, dès mardi, lorsqu’ils devront trancher dans le décisif et qu’un des deux accepte enfin l’allégeance. Une question hante tous les suiveurs, comme si l’intérêt du Tour ne tournait plus qu’autour de ces destins pourtant clivants: qui de Chris Froome, supposé leader en quête d’un cinquième sacre, ou de Geraint Thomas, doublure en maillot jaune, sera privilégié par la Sky dans le secret de leur délibération? Dans un climat malsain – crachats et injures pour l’un, sifflets par ricochet pour l’autre –, une théorie bruisse depuis quelques jours. Et si l’équipe de Dave Brailsford voyait d’un œil favorable la victoire de Géraint Thomas, histoire de se laver un peu du soupçon teinté de salbutamol?

«Je peux très bien imaginer que Brailsford préférerait que Thomas l’emporte, ne serait-ce que pour démontrer qu’il n’existe pas seulement à travers Froome», explique Cyrille Guimard dans l’Equipe. Le sélectionneur national ne parle jamais au hasard. Surtout quand il ajoute: «Ça le flatterait de gagner le Tour avec trois coureurs différents comme j’ai pu le faire par le passé (1). Il a mis Thomas dans la disposition de se substituer à Froome, j’imagine, dès cet hiver, alors qu’il ignorait si Froome serait suspendu. Ensuite, à partir du moment où Thomas a gagné le Dauphiné, il ne pouvait plus se présenter à Noirmoutier en disant: s’il le faut, je passerai ma roue à Chris sur les pavés…» Notre druide résume simplement la situation. A un détail près. «Froome n’acceptera pas de perdre, précise-t-il. Son jeu sera d’installer le danger autour du Gallois.»

Quel que soit l’ambiguïté de l’éventuel sacrifice de l’un ou de l’autre, il réintégrerait finalement un ordre de clarté dans la mesure où la légende le ramène sans cesse à une pure disposition psychologique. 
Par définition, le Tour reste un monde d’essences caractérielles plus ou moins légumineuses. «Moi, je serai content de gagner le Tour, mais je ne peux pas parler pour tout le monde», déclarait Geraint Thomas, à Mende. Et il poursuivait, malicieux: «En courant l’un contre l’autre, on aurait l’air stupide.» Comme dans une comédie classique, mais selon un ordre de construction plus romanesque, préparons-nous donc à un spectacle enfanté par une sorte d’étonnement des rapports humains. «Avec les Pyrénées,tout est envisageable, nous racontait samedi soir l’ancien coureur Jean-François Bernard. L’étape vers Bagnères-de-Luchon, avec les cols de Menté et du Portillon en vue de l’arrivée, peut s’avérer destructrice. Sans parler de celle du lendemain, d’une distance de 65 kilomètres seulement, avec la montée de Saint-Lary-Soulan! Franchement… s’il le décide, Froome a la possibilité de renverser la course, comme il l’a fait sur le Giro. Quand Thomas a attaqué vers La Rosière, Froome n’a pas bougé, il a attendu. Quand Froome attaquera dans les Pyrénées, Thomas pourrait bien lui rendre la politesse. Et si c’était déjà écrit?»
Ce dimanche, entre Millau et Carcassonne (181,5 km), le chronicoeur un peu cafardeux ne savait quoi penser de cette étrange partie de poker menteur façon rivalité, qui ressemble assez peu à celles du passé contemporain : Hinault-LeMond chez La Vie Claire (1985-1986), Delgado-Indurain chez Banesto (1991), Ulrich-Riis chez Deutsche Telekom (1996-1997) ou Armstrong-Contador chez Astana (2009). D’autant qu’avant la journée de repos, la traversée de l'Aveyron, du Tarn et de l'Aude offrait aux attaquants un nouveau terrain d’expression sublimée. Tandis que le sprinteur français Arnaud Demare (FDJ) luttait pour rentrer dans les délais et que le peloton laissait s’envoler vingt-neuf fuyards sérieux (parmi lesquels Van Avermaet, Majka, Mollema, Pozzovivo, Sagan, Soler, etc.), nous attendîmes stupidement la principale difficulté du jour, le Pic de Nore (12,3 km à 6,3%, première cat.), hélas placée à quarante kilomètres du but. Que se passa-t-il du côté des favoris, à l’abri d’un groupe qui naviguait à plus de treize minutes? Rien: un escamotage en règle. Nous apprenions juste, par la direction de course, que des arrêtés préfectoraux seraient pris à partir de mardi pour interdire l'utilisation des fumigènes au passage de la course. Réjouissons-nous. Thomas et Froome ne prendront pas feu par la volonté de spectateurs indélicats…
A l’avant, pour la seconde étape de rang, l’un des échappés allait franchir la ligne d’arrivée en levant les bras. Ce fut le Danois Magnus Cort Nielsen (Astana). Pendant ce temps-là, Thomas et Froome poursuivaient leur duel rapproché dans une sorte de dandysme décalé et bon marché. Quant à l’appropriation du mythe total qu’est le Tour par l’un des deux protagonistes, nous patienterons encore longtemps. Le chronicoeur sait parfois se montrer réaliste. 

(1)Van Impe, Hinault et Fignon. 

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 23 juillet 2018.]

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