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Les relations paradoxales entre État et liberté

Publié le 25 juillet 2018 par Magazinenagg
Garant du respect du droit, l’État protège les libertés si le pouvoir judiciaire est indépendant. Mais puissance militaire, policière et désormais économique, il ne cherche qu’à renforcer ses propres pouvoirs. Le rapport entre État et liberté relève du paradoxe. Ces sont les États qui ont libéré les échanges internationaux en développant le multilatéralisme. Mais la puissance des États n’a cessé de croître parallèlement au développement économique. Garants du libre-échange par le respect de conventions internationales, les États sont aussi une menace pour la liberté individuelle.

DÉVELOPPEMENT ET APPARITION DES CHOIX ÉCONOMIQUES

Les sociétés humaines se sont longtemps caractérisées par la pénurie. La pauvreté était le lot de l’écrasante majorité. Il ne s’agissait pas de la pauvreté relative mesurée de nos jours en pourcentage du revenu médian. On évoque ici la pauvreté absolue, celle qui risque de conduire à mourir de faim, de froid ou d’une maladie jugée aujourd’hui bénigne. Le décollage économique, qui commence en Occident à la fin du 18e siècle, fait émerger en deux siècles des sociétés riches dans lesquelles l’économie joue un rôle essentiel. D’une économie de subsistance, on passe à une économie d’abondance. Les hommes quittent l’antique fatum pour être confrontés à des choix. Autrement dit, le développement économique suppose des choix de politique économique qui ne pouvaient exister lorsqu’il s’agissait simplement de produire sa subsistance. Ces choix ont principalement porté sur le rôle de l’État : dirigisme ou libéralisme économique ? Libre-échange ou protectionnisme ? À l’issue de deux siècles de développement accéléré, il apparaît clairement que sur l’axe dirigisme-libéralisme, c’est le dirigisme qui a beaucoup progressé. Au contraire, sur l’axe libre-échange-protectionnisme, c’est le libre-échange qui a eu le vent en poupe.

CROISSANCE ÉCONOMIQUE ET CROISSANCE DE L’ÉTAT


En 1800, les dépenses publiques étaient inférieures à 10% du PIB dans tous les pays occidentaux. Le diagramme suivant, réalisé par l’OCDE, indique le pourcentage des dépenses publiques en fonctions du PIB pour les pays du G7 pour l’année 2015. Les relations paradoxales entre État et liberté Il est clair que le poids des administrations publiques a considérablement augmenté dans tous les pays riches, même ceux réputés les plus libéraux comme les États-Unis (37,6%). La France détient le record avec 56,7%. Cette évolution générale résulte d’un facteur principal : le pouvoir politique ne pouvait se désintéresser des choix économiques à partir du moment où la pénurie généralisée avait été vaincue. Des choix étant possibles pour la société globale, ils avaient nécessairement un caractère politique. On peut certes penser que la politique est un mal, mais c’est un mal nécessaire. L’intervention des États dans des domaines de plus en plus nombreux constitue un danger pour la liberté. De nombreux auteurs ont traité cette question. L’analyse la plus célèbre est celle de Friedrich Hayek, parue en 1944, La route de la servitude. Limitons-nous à deux observations.
  • Les mises en garde de Hayek sur le risque totalitaire lié à l’expansion continue de l’État n’ont eu aucun effet. Toutes les démocraties n’ont cessé d’accroître l’interventionnisme étatique depuis 1944. Malgré les objurgations constantes des partis de gauche concernant le recul actuel de l’État, les chiffres sont sans ambiguïté. Les dépenses publiques ont augmenté de façon quasi-constante depuis la seconde guerre mondiale. Lorsque les prélèvements obligatoires n’ont pas suffi, les politiciens ont recouru sans la moindre vergogne à un endettement public massif pour assurer le financement. Les États les plus riches de la planète sont donc aujourd’hui lourdement endettés. Le risque de prélèvements confiscatoires dans le futur est élevé. La question de savoir si les démocraties se dirigent lentement vers un totalitarisme soft se pose. La douce tyrannie qu’évoquait Alexis de Tocqueville ne semble plus très loin de nous.

  • Là où il s’était implanté, le totalitarisme autarcique a échoué. L’URSS et les régimes communistes d’Europe de l’Est ont disparu. Cuba est un pays pauvre. La Chine s’est ouverte au commerce international tout en conservant une dictature communiste. La Corée du Nord affame sa population pour développer un armement nucléaire.

  • L’avenir dira si une compatibilité peut être trouvée entre destruction créatrice et dictature. L’histoire récente a montré que les démocraties, en laissant le champ libre aux initiatives individuelles, supplantaient systématiquement les dictatures dans les domaines scientifique et technique. Mais la Chine de demain demeure une grande et belle inconnue. En développant avec souplesse et habileté ses relations internationales, elle est sortie de l’isolement dans lequel l’URSS s’était fourvoyée.

  • Les progrès géopolitiques de la Chine sont considérables. Mais le régime politique reste totalitaire. La liberté individuelle n’est pas une valeur de la société chinoise. Sans liberté individuelle, la destruction créatrice schumpétérienne sera-t-elle aussi efficiente ?

CROISSANCE ÉCONOMIQUE ET LIBRE-ÉCHANGE

Le libre-échange est une idée nouvelle. Le principe était auparavant la réglementation stricte des échanges, non seulement entre États mais aussi entre régions ou provinces (douanes intérieures). Des traités bilatéraux de libre-échange, limités à certains produits, pouvaient être conclus, par exemple entre la Grande-Bretagne et la France au 19e siècle. Ils étaient remis en cause si les relations bilatérales se dégradaient. Parfois même, mais très rarement, une libéralisation unilatérale s’est produite. Ainsi, les Corn Laws, qui interdisaient l’importation de céréales en Grande-Bretagne, furent abrogées en 1846 principalement parce que la bourgeoisie industrielle avait pris l’ascendant sur l’aristocratie terrienne, hostile à l’abrogation. Les économistes classiques, comme Adam Smith et David Ricardo, ont montré le lien entre libre-échange et croissance. Ce lien n’est contesté que par un nombre très restreint d’économistes. C’est sans doute cette quasi-unanimité qui a amené les États, c’est-à-dire les politiciens, à organiser le libre-échange au 20e siècle. Le 20e siècle se caractérise par le développement du multilatéralisme. Des groupes d’États concluent des conventions internationales multilatérales débouchant parfois sur la création d’une organisation internationale. Ce fut le cas dans le domaine du commerce international. De 1947 à 1994, un accord multilatéral de libre-échange à caractère évolutif a cherché à libéraliser le commerce international. C’est le Gatt (General Agreement on Tariffs and Trade), accord conclu entre 23 pays en 1947, qui deviendront 116 à la fin du siècle. Le Gatt se transforme en une véritable organisation internationale en 1994, avec la naissance de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Les résultats d’ensemble sont très positifs : diminution massive des droits de douane, lutte contre le dumping, les subventions à l’exportation, les contingentements, etc. Les États ont donc joué un rôle essentiel dans la libéralisation du commerce international. Sans le multilatéralisme étatique, il ne fait aucun doute que les barrières aux échanges beaucoup plus importantes auraient subsisté.

PROTECTEUR DES LIBERTÉS OU LÉVIATHAN ?

Le rapport de l’État à la liberté est ambigu. Il organise la liberté des échanges tant à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur. Mais sa croissance, qui se manifeste par des dépenses publiques en augmentation constante, crée une puissance qui ne peut être à terme qu’une menace pour la liberté. Le rôle du pouvoir politique a toujours été ambivalent face à la liberté. Garant du respect du droit, il protège les libertés si le pouvoir judiciaire est indépendant. Mais puissance militaire, policière et désormais économique, il ne cherche qu’à renforcer ses propres pouvoirs, risquant de se transformer à tout moment en un Léviathan incontrôlable.

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