Magazine

L’oreille de Dominique Dou

Publié le 25 juillet 2018 par Les Lettres Françaises

L’oreille de Dominique DouLa fonction d’une sentinelle est de sentir : de pressentir, de guetter, de humer l’air ambiant, de discerner les bruits légers, les frôlements, les souffles. La sentinelle est aux aguets sans être un guetteur. Elle est à l’écoute sans être un écouteur. Elle laisse venir, reçoit, s’imprègne ; « En avons vu de toutes les couleurs maintenant », dit-elle ou bien : « Ca sent le roussi », ou bien : « Ca crépite coûtons le crépité / sur la langue » et surtou t: « Mes oreilles ne dorment jamais / (…) j’entends, mes oreilles mythent aussi. »

C’est quoi, myther ? Et qui donc parle ainsi ? C’est Sentinellle, un livre, une voix, un poème du nom de Dominique Dou. Elle se tient dans la nuit, dans notre nuit, celle que nous partageons aujourd’hui entre les jours passés qui le sont vraiment et ceux à venir qui ne se montrent pas. On nomme cela, cette nuit, mutation. Ce mot qui se fraye un chemin depuis quelques années obstinément finit par avaler le mot « crise ». La crise elle-même est en crise, elle admet qu’elle n’a plus ni critères ni critiques : il manque absolument un « au nom de quoi ». D’où l’intégration avalée de toute/ crise. Dominique Dou ne revendique aucun critère, aucun surplomb. Elle décide de parler non pas de la mutation mais dans la mutation. C’est son être, son acte, son verbe : nous mutons dans la langue éructée/sans voyelle.

Et c’est cela, myther : c’est laisser se faire poème ce qui pourtant n’est que désert, effroi, mort informatique ou purée analytique. Non pas réenchanter, ni édulcorer, mais affirmer

Nous mutons

nous mutons

mais

il faut rester en joie

Non pas par imbécile injonction paresseuse, mais par la plus vibrante conviction qu’il y a toujours, qu’il y a justement à dire d’une voix ou d’une langue à la fois neuve et inchangée. Laisser parler notre plus propre parole, c’est cela myther et c’est justement le poème. C’est ce poème très remarquable qui ose prendre à bras-le-corps, à bras-la-voix, vaillamment un mot plutôt pesant – la mutation, plutôt bio ou zoo logique, plutôt conceptuel sans charme et trouver à dire ceci :

la mutation / n’est pas: faire advenir le peuple – / c’est : déserter le peuple des avoines – / la mutation est : un peuple qui manque / et son chant de vigueur

Cette sentinelle chante un chant qu’elle entend là où tout le monde n’entend que le creux, le dessèchement, l’absence. Elle réussit à le chanter parce qu’elle sent qu’il y a déjà – qu’il y a toujours – une façon de dire qui dit vraiment sans rien promettre, projeter, ni proclamer. Elle dit, elle se laisse dire ceci – disant qu’elle le dit :

Il n’y a pas de tâche insurmontable, dit-elle –

Pour nous le poème ne mute pas il est

Devant se retourne montre

Son dos à l’à venir

Le poème immutable n’est pas immuable – il n’est ici que mouvement, fluidité, cadences brèves mêlés de discours très clair, d’accès fiévreux et de mots cinglants. Il est immutable parce qu’il est sans âge :

La mutation serait : se voir loin –

en mieux par le poème qui n’a pas d’âge

et tout démontre ici que sans âge est de tout âge et plus que tout convient à l’âge mutant:

une bonne mutation est :

le droit à l’éclipse au désert

à l’Aventure

On n’a pas envie d’expliquer, de commenter : cela parle trop bien pour qu’on brise le charme – et surtout: c’est très clair, c’est très simple, ça prend une seconde pour frapper d’une clarté instantanée.

En même temps – oui, dans le même tempo, dans sa cadence élancée, allègre qui ne se dément jamais – le poème est ordonné comme un service divin, parties de messes ou d’offices divers non sans intrusion de quelques hérésies liturgiques : mais liturgie, c’est dire service dû. Celle qui parle ici se sent, nous le sentons, tenue de se mettre au service de notre désarroi en tant qu’il n’est après tout avant tout que celui des humains.

Voilà:

Sommes rendus à la nuit véridique – nous mutons

le mensonge découvert un peu – nous mutons

une bonne fois pour toutes nous mutons

dans le tamis de la vérité que je n’ose

penser face à l’orme mort

Il faut reconnaître et admirer comment ce poème rend service et justice à quelque chose qu’aujourd’hui ni philosophie, ni politique, ni religion ne nomment, sinon en termes aussitôt disqualifiés. Ce quelque chose n’est ni un message, ni une doctrine. C’est une pensée – c’est-à-dire un soin très attentif des mots que rend possible leur écoute précise et dépouillée d’intentions signifiantes : juste l’écoute sentinelle

devant le silence moderne devant

l’autre face du silence

C’est ça que ses oreilles savent entendre.

Jean-Luc Nancy

Dominique Dou, Sentinelle
L’Or des fous, 128 pages, 18 €

Share this...
Share on Facebook
Facebook

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Les Lettres Françaises 14467 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte