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Par Julien Leray @Hallu_Cine

Il est comme ça Erick Zonca. Entier, erratique, forte tête, même fort en gueule. Passionné, exigeant, pour ne pas dire insupportable. Un artiste, de son point de vue davantage un artisan. Chose certaine, un créateur de talent. Dont les sorties se font désirer (quatre films en vingt ans) : celle de Fleuve Noir est donc sans aucun doute un événement. L’occasion de voir Zonca se frotter au genre roi, le polar aux frontières du film noir, au sein du cinéma français une denrée désormais bien trop rare. Avec l’adaptation du roman Une disparition inquiétante (Tik Ne’edar) de Dror Mishani, le réalisateur de La Vie rêvée des anges a trouvé le terrain d’expression adéquat, celui au sein duquel la triche et l’esbroufe ne pardonnent pas. La moindre dissonance de ton, la moindre incohérence d’écriture, et toute l’entreprise s’effondre. Le revers de la médaille de dépeindre une réalité trouble, familière par son cadre et sa proximité, fascinante par son goût du tabou et de l’interdit. Ce que le perfectionniste Erick Zonca ne pouvait laisser passer quoi qu’il en soit. Et le résultat est là.

Car ce qui frappe en premier lieu, c’est le soin apporté à un scénario structuré et bâti au cordeau. Rien dans Fleuve Noir ne sentira le jamais-vu, ou surprendra par son audace : tout en revanche conquiert par sa cohérence telle une évidence. Le quotidien d’un capitaine de police meurtri par la vie, celui de familles d’une classe moyenne étouffant sous le poids du conformisme et des non-dits. Les conséquences qu’aura la disparition du jeune Dany Arnault sur chacun des personnages, les désirs refoulés qu’elle fera inexorablement remonter. Tout s’imbrique et fait sens naturellement, en trouvant le juste équilibre entre empathie nécessaire et attendue face à la tragédie, et la distanciation indispensable à la pertinence de sa narration. Jusqu’à une conclusion tragi-comique surprenante, résumant à elle-seule la méthode Zonca : chaque arc narratif mis en place, chaque acte mis en scène à un instant t, a son utilité, pour renforcer ou désamorcer l’âpreté des faits présentés, pour mieux mettre en exergue la dualité des protagonistes et la complexité de leurs motivations, douteuses ou justifiées.

À ce titre, on pourra à l’occasion être choqué par ce qui est en train d’arriver (Erick Zonca ne prend par exemple pas de gants pour dépeindre une paternité violente et contrariée, ou encore représenter la violence sexuelle dans ce qu’elle peut avoir de plus ambiguë et de plus viciée), en se demandant vers quoi tout cela, en terme de messages à faire passer, va bien pouvoir mener. Et Zonca de rappeler (« Faites-moi confiance, vous verrez ») qu’il n’est pas n’importe qui, encore moins un cinéaste du gratuit : la morale sans moralisme éhonté, quelle que soit sa forme, finira par arriver. Tout finit, tôt ou tard, par se payer.

Mais le polar, c’est aussi une galerie de gueules aux caractères fortement marqués, ce que le réalisateur ne manque pas non plus de souligner. Et Vincent Cassel, dans le rôle du commandant François Visconti, d’exceller une nouvelle fois dans ce qu’il sait faire de mieux : le salaud pathétique que l’on aime détester. S’il faudra, comme souvent avec lui, se plier à un jeu exubérant et cabotin (le premier quart d’heure du moins), sa prestation finit elle aussi par épouser adéquatement les forces et les travers de son personnage, au sein duquel Erick Zonca a, du reste, probablement injecté beaucoup de lui. L’impression de véracité en résultant n’y est à l’évidence pas pour rien dans la crédibilité de l’ensemble, d’autant plus que le metteur en scène prend un malin plaisir par ailleurs à se jouer des réputations et du jeu usuel de ses comédiens (en particulier ceux de Romain Duris et de Sandrine Kiberlain), pour prendre à revers les attentes et les certitudes, et par là même, renforcer le doute, le trouble, et la richesse de son récit.

En articulant ce dernier autour de deux thématiques centrales (la parenté, ses sacrifices et ses difficultés ; la sexualité, le refoulement, et la vie par procuration), Erick Zonca fait de Fleuve Noir une caisse de résonance, sensible et percutante, des vices et turpitudes de l’âme humaine qui, à son corps défendant, peuvent guetter tout un chacun. Un inconfort moral qui fait toute la force et la pertinence d’un film qui rappelle à quel point il peut être bon de regarder une œuvre à la fois populaire et exigeante, provocante et touchante.

Film vu dans le cadre du Festival Fantasia 2018

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