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Les grenades

Publié le 06 août 2018 par Philippe Thomas

Poésie du samedi  76,

Dures grenades entr’ouvertes
Cédant à l’excès de vos grains,
Je crois voir des fronts souverains

Éclatés de leurs découvertes!

Si les soleils par vous subis,
Ô grenades entrebâillées

Vous ont fait d’orgueil travaillées

Craquer les cloisons de rubis,

Et que si l’or sec de l’écorce

À la demande d’une force
Crève en gemmes rouges de jus,

Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture.

Paul Valéry (Sète 1871 – Paris, 1945)

La 51e chronique de cette série (juillet 2012) traitait déjà de la grenade, au singulier. La grenade de D.H Lawrence y était à son point de maturité, fente sur le rouge des chairs intimes, malicieuse métaphore du sexe de la femme. Même si j’aime la lawrencienne « aurore de kaléidoscope dans la fente », je préfère aujourd’hui la vision valéryenne.

Le passage au pluriel n’y change sans doute rien mais les grenades de Paul Valéry invitent à considérer ce fruit complexe comme un symbole, réalisant pleinement le passage du concret à l’abstrait. L’énergie d’une matière en mouvement, même imperceptible, infusant dans une coque devenue trop étroite, ouvre par la déchirure de son écorce l’accès à son principe premier. Tout de dynamisme contenu, le poème de Valéry est le contraire d’une nature morte. Ainsi les grenades, justement parce qu’elle sont présentes dès l’entrée du temple (Valéry n’en parle pas et il faut bien regarder !) opèrent une «lumineuse rupture » qui ouvre vers une « secrète architecture » préexistante.

Cependant le processus n’est pas complètement abouti, même si l’on sent bien que le moment crucial est celui où un monde clos et plein de promesses accomplit sa rupture-ouverture sur une autre dimension. La coque du fruit est comme un crâne, sa chair abriterait un esprit et même une âme… Chaque grain est porteur à son tour d’un monde nouveau, mais le vieux fruit nécessairement doit mourir en expulsant tous ses grains éclatants. Sous l’action de la lumière (« Ah ! le soleil… », s’exclamait Valéry dans le Cimetière marin) sans laquelle rien ne serait, quelque chose (fruit) ou quelqu’un (esprit) dépasse les limites initiales, change d’état et de lieu comme lors d’un essaimage…  La grenade serait ainsi une ruche végétale, l’image de la ruche et de ses abeilles insufflant le dynamisme qui manque au fruit, comme chez Mallarmé

Tu sais, ma passion, que pourpre et déjà mûre,

Chaque grenade éclate et d’abeilles murmure ;

Et notre sang, épris de qui va le saisir,

Coule pour tout l’essaim éternel du désir.

ou chez Jean-Marie Creuzeau (chronique du 18/04/2005) :

On dira : où sont les abeilles ?
Mais tout le miel sera formé
Et ce sera midi pour tous les travailleurs
Et midi sera là de l’horloge aux trompettes
Comme un bouquet de feu d’artifice majeur

Les chiffres s’ouvriront, déliés de leur silence
La musique entendue ne sera pas jouée
On dira : où sont les couleurs ?
Mais tout le miel sera blond
Et la vallée sera heureuse
D’un bout à l’autre des pays
Nous verrons éclater les grenades promises.


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