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Comment Monsanto a caché la toxicité du glyphosate

Publié le 12 août 2018 par Bioaddict @bioaddict

Dewayne Johnson, 46 ans, jardinier des écoles atteint d'un grave cancer, est parvenu, après une lutte acharnée, à faire condamner le géant de l'agrochimie Monsanto à payer 289 millions de dollars de dommages pour ne pas avoir informé de la dangerosité de son herbicide Roundup qu'il utilisait pour désherber les cours d'écoles. La question centrale du procès était de savoir si Monsanto connaissait, et a donc caché, la cancérogénicité du glyphosate, la matière active du Roundup. Le jury du Tribunal de San Francisco a jugé que "oui", Monsanto avait agi avec "malveillance". Comment Monsanto a caché la toxicité du glyphosate, molécule pourtant la plus utilisée au monde ? Marie-Monique Robin, auteur du célèbre ouvrage "Le monde selon Monsanto", nous donne des éléments de réponses.

Comment Monsanto a caché la toxicité du glyphosate

Le glyphosate est la matière active de nombreux herbicides dont le RoundUp de Monsanto.

Monsanto a payé des scientifiques pour signer des études en sa faveur

Les " Monsanto papers " ont révélé des pratiques de Monsanto jusque-là inconnues de la justice et du grand public. L'une d'elle, largement pratiquée, est le " ghostwritting " qui consiste à rédiger des études en interne en faveur de ses produits et à les faire signer par des scientifiques de renom payés pour cela. Un réseau de " partenaires " de l'industrie poursuivait un même objectif pour Monsanto : protéger la réputation du Roundup, empêcher que les allégations de cancer " non fondées " selon eux ne deviennent populaires et " couvrir les organismes de réglementation " tout en maintenant l'identité de Monsanto dans l'ombre. Pour cela, ils utilisaient des messages similaires, en faisant références les uns aux autres. Parmi ces partenaires : CropLife International, BIO et la Grocery Manufacturers Association, GMO Answers et le Conseil international de l'information sur l'alimentation, Sense About Science, et le Genetic Literacy Project.

Pour autant, des scientifiques indépendants comme le professeur Gilles-Eric Séralini en France menaient des études et parvenaient à des résultats opposés. Quand cela arrivait, Monsanto les contestait et lançait une offensive pour discréditer les auteurs. Déjà en 1984, quand les premières études aux Etats-Unis ont révélé des tumeurs rénales liées au glyphosate, Monsanto a nié les résultats et attaqué les auteurs.

La firme a influencé les agences chargées d'évaluer la sécurité de ses produits

Plus grave encore, la firme a influencé les autorités et notamment les agences sanitaires chargé de contrôler les effets des produits. Ainsi les journaux ont rapporté comment Monsanto a tenté d'influencer l'Environmental protection agency (EPA) et via des relais dans cette agence, l'Agence de régulation des produits chimiques (l'ATSDR). Quand malgré cela, une agence comme le Centre international de recherche contre le cancer (CIRC), qui dépend de l'OMS, a classé comme cancérigène probable le Roundup en 2015, Monsanto a exercé sur elle une très forte pression par des critiques sévères, avec l'objectif d'obtenir une rétractation des chercheurs. En recourant à ces pratiques, Monsanto est parvenu pendant des décennies à rendre inopérantes les études compromettantes et les mises en cause de ses produits et à éviter d'éventuelles poursuites de victimes.

Un jugement historique

La décision rendue le 11 août par le jury du Tribunal de San Francisco est historique car elle reconnait le caractère cancérogène des produits à base de glyphosate et la responsabilité de Monsanto dans le fait de les avoir mis sur le marché sans en avertir le consommateur. Aujourd'hui atteint d'un lymphome non hodgkinien (LNH) - un cancer du système lymphatique -, Dewayne Johnson était en très bonne santé avant de passer du Roundup dans les cours de récréations et espaces publics. Le jardinier estime que son cancer est lié à l'utilisation de l'herbicide et sa version professionnelle RangerPro, à base de glyphosate.

Lire l'article Roundup : Monsanto condamné à verser 290 millions de dollars à Dewayne Johnson

Si la firme a bien-sûr fait appel, il n'en demeure pas moins que Dewayne Johnson vient de remporter une bataille aux nombreuses conséquences. Ce procès, qui fait maintenant jurisprudence, redonne de l'espoir aux quelque 5000 agriculteurs et jardinier américains, souffrant de la même pathologie, qui ont répondu à l'appel du cabinet d'avocats The Miller Firm, spécialisé dans les dommages corporels liés à l'industrie, qui a soutenu le jardinier dans son combat. Il redonne de l'espoir également à toutes les victimes du monde entier, et à tous ceux qui ne veulent pas/plus se faire empoisonner par le glyphosate. Alors que cette substance toxique est utlisée partout dans le monde, l'affaire Johnson a également des répercussions politiques très fortes dans de nombreux pays. En France, le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot a ainsi évoqué sur BFMTV "le début d'une guerre contre les pesticides que nous devons mener tous ensemble pour réduire massivement les molécules les plus dangereuses" se référant à l'engagement du président Emmanuel Macron de bannir en 2021 l'utilisation du glyphosate.

Lire l'article : Le glyphosate va pouvoir nous empoisonner pendant encore 5 ans

La "malveillance" de Monsanto enfin condamnée

"Un jury de 12 citoyens américains a fait ce qu'aucun ministre européen n'a été capable de faire : distinguer l'information du mensonge organisé, les études rigoureuses des études bidon, la science de la propagande, l'intérêt général des intérêts privés" a commenté Marie-Monique Robin, journaliste d'investigation, réalisatrice et auteure de plusieurs ouvrages dont le célèbre " Le Monde selon Monsanto".

La question centrale du procès était en effet de savoir si Monsanto connaissait, et a donc caché, la cancérogénicité du glyphosate, la matière active du Roundup. Et le jury du Tribunal a jugé que "oui", Monsanto avait agi avec "malveillance". Cette "malveillance" a notamment été révélé par la publication des " Monsanto Papers ", des documents qui ont joué un rôle décisif dans le procès. Ces milliers de documents internes de la firme Monsanto ont été obtenus par le cabinet Miller dans le cadre des procédures en cours, et ont ensuite été déclassifiés par un juge de Californie. L'ONG US Right to Know s'est chargée de les éplucher et de les mettre en ligne. C'est ensuite le journal Le Monde qui a publié ces documents en France.

Marie-Monique Robin a passé des jours à décortiquer cette masse de documents. Voici la synthèse qu'elle en a fait dans son livre "Le Roundup face à ses juges", qui montre comment Monsanto a caché délibérément la toxicité du glyphosate :

Les manipulations de Monsanto et la complicité de l'EPA (Environmental protection agency)

Les "Monsanto Papers" confirment aussi que la multinationale ment et manipule sans aucun état d'âme. Comme nous l'avons vu, elle n'a cessé de marteler que " le glyphosate n'est pas génotoxique ", c'est-à-dire qu'il n'affecte pas l'ADN. En fait, elle est persuadée du contraire et a imaginé les pires stratagèmes pour se " border " au cas où... C'est ainsi qu'en 1999, elle a demandé à Mark Martens, son toxicologue en chef pour l'Europe et l'Afrique, de cornaquer le Britannique James Parry (décédé en 2010), qui était alors considéré comme l'un des grands noms de la génotoxicité. Auteur de trois cents publications de référence, le scientifique fut chargé de rédiger un rapport qui a fini aux oubliettes.

En effet, ainsi que le révèle un document remis par les avocats des parties civiles au juge californien[i], " après avoir examiné la littérature publiée ainsi que les études non publiées de Monsanto sur la génotoxicité ", le professeur Parry conclua que " le glyphosate est un clastogène potentiel in vitro ", c'est-à-dire une substance qui " cause un dommage structurel au matériel génétique ". N'ayant visiblement pas compris la manoeuvre dont il était l'objet, il recommanda à Monsanto de " conduire de multiples tests supplémentaires pour déterminer la génotoxicité " de l'herbicide. " Nous ne ferons pas les études que demande Parry ", s'énerve un cadre dénommé William Heydens, qui demande à Mark Martens : " A-t-il déjà travaillé pour l'industrie ? ", en espérant que ce rapport " n'a pas coûté trop cher ". Et de suggérer que soit " trouvé un autre expert " pour combler ce qui en interne est appelé le " trou de la génotoxicité " (genotox hole). Dans un courriel collectif envoyé en 2001 par un dirigeant de la firme, Mark Martens est vilipendé : " Mark n'a pas bien géré cela et on en est presque arrivé à voir Parry déclarer le glyphosate génotoxique[ii]... "

Dans un autre document déclassifié, l'infortuné Mark Martens explique comment les surfactants - ces fameux adjuvants que contient la formulation du Roundup - augmentent l'absorption du glyphosate à travers la peau des utilisateurs. Or, ces surfactants, qui, je le rappelle, ne sont jamais testés pour établir les normes d'exposition (DJA et LMR) des herbicides à base de glyphosate, inquiètent vivement l'EPA, ainsi que le révèlent plusieurs courriels internes qu'a pu consulter Carey Gillam, de US Right to Know.

En avril 2016, alors qu'à l'instar de son homologue européenne, l'agence américaine se débattait pour justifier la réautorisation du glyphosate, l'un de ses cadres, Khue Nguyen, demandait instamment à Monsanto de lui fournir " toutes les études disponibles montrant la sécurité et la composition des formulations complètes utilisées actuellement mais aussi au début des années 1980 ". Mieux vaut tard que jamais ! Cela n'empêcha pas le même Khue Nguyen de raconter des bobards à un jardinier amateur de quatre-vingt-trois ans qui s'était adressé à l'EPA pour faire part de ses inquiétudes : " Les fabricants de pesticides sont obligés de communiquer à l'EPA la nature des adjuvants qu'ils utilisent, écrit-il avec un bel aplomb, le 16 avril 2016. Pour le Roundup, ceux-ci ne sont pas préoccupants, si l'herbicide est utilisé en respectant le mode d'emploi[iii]. " Le potentiel toxique des adjuvants est un vieux sujet de discussion parmi les toxicologues de Monsanto. Dans un mail du 12 février 2001, Mark Martens - encore lui ! - écrit à trois collègues : " Si quelqu'un m'annonçait qu'il veut tester la formulation complète du Roundup, je sais comment je réagirais : avec une vive inquiétude. " Un an plus tard, le 25 avril 2012, William Heydens, que j'ai déjà cité, fait un bel aveu à sa consoeur Donna Farmer (qui est toujours en poste aujourd'hui) : " J'ai discuté de la situation avec Holson et DeSesso, et sans surprise nous avons conclu que nous sommes plutôt bien avec le glyphosate, mais vulnérables avec les surfactants. [...] Comme je te l'ai entendu dire : le glyphosate est OK, mais la formulation, et donc les surfactants, cause les dommages[iv]. "

Les documents déclassifiés par le juge californien dévoilent encore la collusion permanente entre Monsanto et l'EPA, dont les responsables sont plus prompts à défendre les intérêts de la firme que ceux des citoyens. Dans une lettre datée du 4 mars 2013, la toxicologue Marion Copley (décédée en janvier 2014) accuse ainsi son chef Jess Rowland, qui dirige le processus de révision du glyphosate, d'" intimider le personnel " afin de " modifier les rapports pour qu'ils soient favorables à l'industrie " et assure que " la recherche sur le glyphosate montre qu'il devrait être classé comme cancérigène probable pour les humains[v] ". On découvre aussi comment les responsables de l'EPA ont tout fait pour faire échouer une évaluation des risques causés par l'exposition alimentaire aux résidus de glyphosate que voulait conduire une agence fédérale rattachée au Center for Diseases Control and Prevention (CDC) d'Atlanta. Annoncée pour octobre 2015, l'évaluation n'était toujours pas publiée près de deux ans plus tard[vi].

A noter : le film de Marie-Monique Robin "Le Roundup face à ses juges" sera diffusé le mardi 14 août sur Arte. Il est dors et déjà visible sur le site de la chaîne www.arte.tv.

SG / Marie-Monique Robin

[i] Plaintiffs' Case Management Statement. Pursuant to the Court's February 1, 2017 order, Plaintiffs submit this joint case management statement (disponible sur le site de US Right to Know, <frama.link/MV4t_Qhc>).

[ii] Cité par Stéphane Foucart, " Ce que les Monsanto papers révèlent du Roundup ", Le Monde, 18 mars 2017.

[iii] Cité par Carey Gillam, " Internal EPA documents show scramble for data on Monsanto's Roundup herbicide ", Huffington Post, 7 août 2017.

[iv] Cité par Danny Hakim, " Monsanto Emails raise issue of influencing research on Roundup weed killer ", New York Times, 1er août 2017.

[v] Cité par Carey Gillam, " Questions about EPA-Monsanto collusion raised in cancer lawsuits ", Huffington Post, 13 février 2017.

[vi] Carey Gillam, " Collusion or coincidence ? Records show EPA efforts to slow herbicide review came in coordination with Monsanto ", Huffington Post, 17 août 2017.


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