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617_ Monsieur Zaoui aime « nos belles villes coloniales », pas les Bédouins de Khaldoun

Publié le 24 août 2018 par Ahmed Hanifi

Une chronique de monsieur Amin Zaoui intitulée « La bédouinisation islamique, Alger et ses moutons », parue dans le quotidien algérien Liberté du 16 août courant, m’a quelque peu secoué. Quelque peu. Comment un « intellectuel » médiatique (sans péjoration) respecté, peut-il se laisser aller à tant de facilité ?
Dans son texte qui se veut dénonciateur de l’évolution négative des modes de vie des Algériens, monsieur Zaoui utilise plusieurs fois un certain nombre d’expressions centrales. « Bédouinisation islamique » est employée six fois (hors titre), trois fois celle de « bédouinisation », une fois « arabo-bédouin » et une fois également « islamiste-bédouin ». À aucun moment ces termes, fortement connotés, qui « ne vont pas de soi », ne sont expliqués, déconstruits. L’évidence ! insisteront d’aucuns. Mais l'évidence a souvent besoin d'être questionnée. Telle un présupposé, donnée comme entendue ou acquise, la notion de « bédouinisation », comme les autres, n’est à aucun moment questionnée, expliquée. Chacun y va donc de sa propre interprétation, le sens commun chargeant tous ces termes de stigmates.
Le terme bédouin qui est au cœur de chaque expression émane du mot arabe badawi qui signifie habitant du désert, homme arabe vivant dans le désert (CNRTL et Littré).
Délibérément, monsieur Zaoui ne s’érige pas contre la ruralisation de « nos belles villes » côtières, ce qui peut s’entendre, mais emprunte à un vocabulaire qui connote et il feint de découvrir en 2018 que « comme l’islamisation, la bédouinisation se généralise en Algérie. » Pour justifier cet état de « bédouinisation » monsieur Zaoui en enveloppe le substantif de termes sensés relever du champ lexical de cette notion et indirectement par conséquent, par ricochet, l’expliquer, la dénuder : le mot « mouton » est repris neuf fois, deux fois « douar », « la bête », « les bêlements », « razzias » (ǵhazwa), les « gardiens de moutons » (le sulfureux, haineux Richard Millet aurait dit/écrit et pris son glaive contre « ces (sales) Arabes, gardeurs de moutons et de chameaux » in Confession négative)… et même le terme docteur est arabisé comme dans les séries égyptiennes. Monsieur Zaoui souhaitait sans doute, pour mieux l’ancrer, que le lecteur flaire dans ce mot « douktours » le parfum de l’accent oriental banni. C’est dire les méandres qu’emprunte parfois l’intellect au creux du gué.
Les responsables de cette « bédouinisation » sont à chercher au sein de différentes catégories sociales comme les universitaires « douktours » donc, les politiques « partis, ministres, walis, chef de gouvernement », enfin « tout le monde » quoi, y compris lui-même certainement.
Monsieur Zaoui fait dans une comparaison étrange entre architecture et langue « En réalité toutes nos belles villes – belles villes coloniales – comme la langue française, sont un butin de guerre mal géré et mal distribué » ou entre insomnie et amertume adjectivés « des jours insomniaques et des nuits amères ! » après « plus de cinquante ans d’indépendance », « cinquante-six ans »  ou « Soixante ans presque » et même « soixante piges écoulées ». L’auteur pouvait être plus précis.
Si comme il l’écrit «  Nous avons amoché nos butins de guerre, ces belles villes coloniales ! » et si « les moutons envahissent les belles rues d’Alger, celles d’Oran, celles de Annaba… » nous faut-il entendre que les moutons n’envahissent en définitive que les anciens espaces coloniaux ? Mais alors, tout ce qui a été construit depuis l’indépendance, toutes ces « “boîtes de sardines”, sans aucun goût » ne sont pas « envahies » par la bédouinisation ? ne sont pas concernées par ce cri de colère, hâtivement porté sur papier… mais alors…
Lorsque – par un raccourci inacceptable – il résume en somme la pensée d’Ibn Khaldoun par la trop fameuse sentence idha oûribet khouribet sans prendre la précaution de s’éloigner de l’usage commun et des stéréotypes, bien au contraire, monsieur Zaoui sait parfaitement comment seront (souvent) entendus ces mots du savant maghrébin. Lorsqu’il reprend : « Tout pays conquis par les Arabes est bientôt ruiné… sous leur domination la ruine envahit tout… » soit il a mal lu Les Prolégomènes, soit il n’a pas compris l’ouvrage, soit il fait dans la provocation. Je pencherais pour cette dernière possibilité, « provoquer, blesser, heurter violemment, c’est ce que recherchent certains, notamment nos collègues intellos du Bled à défaut de pouvoir transcrire un doux délire imaginaire» me répète avec justesse un ami. Il n’y a qu’à revenir sur les discours (jamais sur la stylistique littéraire) de nos écrivains les plus en vue par la sphère médiatique parisienne bien évidemment, et algérienne, prise en remorque (partie prise mais pas prenante, ou si peu). La provoc donc (« le voile » « la violence faite aux femmes » « l’Islam radical », « l’Islam » « le terrorisme » et ô combien encore et toujours « les Arabes »…) en surfant sur des notions parfois confuses. Et puis, quel intérêt argumentatif ces termes clivants précédant la citation d’Ibn Khaldoun apportent-ils : « collabo, hizb França, extrémiste séparatiste kabyle proche de Ferhat Mehenni » ? N’ont-ils pas pour fonction de seulement suggérer au lecteur (du quotidien sus-cité porteur de l’article) de bien « suivre mon regard », celui de l’auteur. Autrement dit, et sur ce point précis, « j’enfonce une porte ouverte », ou encore « avec vous chers lecteurs, j’assume ces termes utilisés par nos adversaires contre nous ». Trop facile et peu convaincant. Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose disait Bacon.
La rigueur et la morale exigent de l’intellectuel (y compris pamphlétaire), qu’il manipule avec précaution les notions, les concepts… pour s’extraire du sens commun et des poncifs, et apporter les ingrédients à même d’élever le débat, de l’enrichir. Si tel est son objectif. À ce propos et pour l’exemple qui nous concerne, il est important ici d’apporter cette précision de Vincent Monteil (in Ibn Khaldoun, Discours sur l’Histoire universelle, Ed Sindbad, T1, note page 243) : le terme « Arabes » est pris, ici et généralement, par l’auteur (Ibn Khaldoun), comme synonyme de ‘‘Bédouins’’. C’est le sens qu’il a toujours en Afrique du Nord. » Il n’est pas question d’ethnie, mais de comportements et attitudes fondés sur des référents culturels. Les Bédouins, ces Arabes transformés, non par leurs chromosomes (souvent sous-entendus dans les discussions de basses tavernes et autres bouges), mais par « les habitudes et les usages de la vie nomade ». Habitus ! s’échinera Bourdieu. La bédouinité (el-badiya, el-ourouba) versus la citadinité  (el-hadara), monsieur Zaoui devrait relire Deleuze et Guattari (Mille Plateaux).
Je me souviens que dans mon adolescence – « la vie [apparaissait] comme un horizon ouvert, un chemin encore long, se déployant comme un beau rêve, se déroulant sous nos pas comme un tapis persan des Mille et une nuits, grenat, magique et interminable » (Festin de Mensonges) – avec mes camarades de Gambetta-falaises (quartier situé à l’est d’Oran), nous nous moquions des enfants des nouveaux venus, souvent des campagnes, occuper les appartements abandonnés par les pieds-noirs. Nous les désignions comme «’aroubia » pour les diminuer. Eux, – ce n’était guère mieux – se vengeront en nous indexant d’une phrase que la décence m’interdit de répéter ici et commençant par  « ya zwawi… »
En Europe, et notamment en France, de très nombreux villages sont traversés périodiquement par des milliers d’ovins, faisant la joie de leurs habitants, notamment des enfants, et sourire les journalistes. Il est vrai que leur abattage (les ovins) et circulation sont strictement réglementés (par l’État, mais là est une autre histoire).
Pour conclure, je précise que je n’ai rien, pas même une dent de lait, contre monsieur Amin Zaoui dont je lis les ouvrages avec intérêt et dont nous avons été proches durant les folles années d’Oran, en 1988 et plus, lorsqu’il était en charge du Palais de la Culture. J’en garde un très bon souvenir. Monsieur Zaoui sait, comme la plupart d’entre nous, que ce qu’il appelle « la bédouinisation islamique » était déjà à l’œuvre depuis longtemps déjà. Que tous les pouvoirs publics (d'abord sans les islamistes puis avec eux comme cul et chemise) avaient démissionné, préoccupés par leur propre sort et celui de leurs premier, deuxième, troisième cercles… Aujourd’hui « c’est un peu plus pire » n’est-ce pas ?
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J’invite monsieur Zaoui à lire cette belle littérature et de s’en imprégner. « Alger se laisse aimer. C’est une découverte, elle nous a ouvert tout grand ses bras visqueux. Magasins, bazars, salons de thé, trotte sur les boulevards, haltes amusantes dans les jardins… Nous avons atteint le quartier aux abords de vingt et une heures. Aucune raison au monde pouvant justifier la présence de deux femmes dans les rues ne tient debout à pareille heure. C’est la brousse, Rampe Valée, ça se perd à la périphérie, ça grimpe dur, c’est l’autre face de la lune. Pas de taxis et plus de bus. Et pas un lampadaire pour nous accompagner. C’est bête cette manie de chercher la lumière, on se rend visible des mecs embusqués dans l’obscurité… J’avançais guidée par la mémoire. Tout est bien dessiné dans ma tête, les distances, les virages, les fossés, les monticules, les murs. On mouillait. Pas un chat et pas un  chien, pas un rat, rien qui bouge, le quartier semblait faire le mort depuis plusieurs siècles. Hormis le tictac de nos talons et nos halètements, et toujours, incessante et mystérieuse, cette lointaine et sourde vibration dans le ciel, rien, le silence, l’immobilité, le vide… Halte dans un bouiboui fiché au milieu de nulle part… Un vent de sable se lève du côté des buffles. La température monte au point de fusion. On se couvre le visage, on évite de respirer. Précaution superfétatoire, le sable du Sahara ne se connaît pas de frontières, il se joue de ces ruses… La méharée avance bien. Les chameaux blatèrent pour le plaisir de brailler, il y a longtemps que le Sahara ne les impressionne plus. A leur côté, on gagne en confiance… Bordj Béji Mokhtar, BBM comme l’appellent les habitants du Nord, est un gros bourg qui a clairement poussé à partir de rien et trop vite. C’est désordre et compagnie, des maisons inachevées ou écroulées, des pistes en tôle ondulée mortelles pour les dents, des camions déglingués, des chameaux dégoûtés, des chèvres errantes, des chiens tatillons, des gendarmes méchants, le tout recouvert d’une poussière grasse importée du Nord. »Boualem SANSAL, Harraga, Gallimard.
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Voici l’article de monsieur Amin Zaoui.
https://www.liberte-algerie.com/chronique/la-bedouinisation-islamique-alger-et-ses-moutons-425
SVP, arrêtez cette bédouinisation-islamique qui menace nos villes !
Les moutons envahissent les rues d’Alger. Et pour rappel, il y a de cela quelques semaines, un colloque international s’est tenu à Alger et dont le thème fut “Les villes intelligentes” !! Waw, les moutons envahissent les rues de la ville intelligente !   
Et avec les moutons qui envahissent les belles rues, la bédouinisation-islamique se généralise. Elle touche les universitaires, c'est-à-dire les douktours. La bédouinisation-islamique contamine les politiques, c'est-à-dire les chefs des partis de la gauche et de ceux de la droite. Y-a-t-il une gauche et une droite? Tous sont maladroits ou gauches. La  bédouinisation-islamique  touche aussi les ministres et les chefs de gouvernement et les autres… Et parce que cette bédouinisation a touché toute la ville, la ville est devenue un douar, et le douar s’est métamorphosé en cauchemar. Des gardiens de moutons  et des gardiens de parkings ! Bâtons à la main et  menaces à la bouche!
En ce temps de la bédouinisation-islamique, tout le monde court derrière son mouton,  le ministre, le wali, le Chef du gouvernement, les chefs des partis, les cheffes des partis, le professeur de l’université, le poète, le dentiste, le muezzin, le réalisateur, le photographe, le musicien, le chef d’orchestre, la femme de ménage… Tout le monde court après son mouton afin de peser les testicules de la bête et enregistrer la musique de ses bêlements !
SVP, arrêtez cette bédouinisation de nos belles villes algériennes. En réalité toutes nos belles villes, comme la langue française, sont un butin de guerre mal géré et mal distribué ! Je n’aime pas ce mot “butin” parce qu’il renvoie aux atroces histoires des razzias islamiques où “la femme” fut le centre de ce butin!
Plus de cinquante ans d’indépendance sont écoulés, cinquante-six ans précisément !  Un lourd lot en jours et en nuits, des jours insomniaques et des nuits amères !
Je me retourne, et comme vous toutes et comme vous tous, je me demande : pourquoi est-ce que nous sommes les pires ennemis de l’urbanisme ? Soixante ans presque d’indépendance, et nous n’avons pas pu construire une seule ville digne de ce nom. Citez-moi une seule ville, une vraie ville, qui a été élevée pendant les soixante piges écoulées de l’indépendance ! Nous avons amoché nos butins de guerre, ces belles villes coloniales !
En soixante années d’indépendance tout ce que nous avons pu ou su construire ce sont des “boîtes de sardine”, sans aucun goût, afin de caser le maximum des hommes et des femmes pour pouvoir s’accoupler tranquillement, à l’abri des regards de la rue.
Les moutons envahissent les belles rues d’Alger, celles d’Oran, celles de Annaba… et la bédouinisation-islamique s’installe dans les têtes de la nouvelle génération ! Et, nous sommes un peuple de jeunes qui regardent les troupeaux de moutons envahissant les rues d’Alger !
Comme l’islamisation, la bédouinisation se généralise en Algérie. Dans les rues d’Alger, d’Oran ou de Annaba… elles sont sœurs jumelles.
Indiquez-moi une seule belle rue, une seule nouvelle belle rue construite selon des normes architecturales universelles pendant ces soixante ans d’indépendance ressemblant à celles de Didouche-Mourad ou de Abane-Ramdane ou celle de Hassiba, à Alger ou celle de Larbi-Ben M’hidi ou Mohamed-Khemisti à Oran… et pourtant ces dernières ont été construites il y a de cela un siècle ou presque.  Et nous avons cinquante universités, un peu plus, et des écoles supérieures, ces cinquante universités et ces écoles supérieures crachent chaque année des milliers d’architectes et des milliers d’ingénieurs en génie civil et des décorateurs et des artistes et des gestionnaires et des vendeurs de sardines et nous n’avons pas pu construire une seule belle rue !
Pourquoi, sommes-nous les pires ennemis de la ville ? Nous cultivons le sens du viol permanent de la cité ?
Nous sommes les fidèles héritiers de la culture arabo-bédouine. Et nous sommes aussi les reproducteurs de cette culture !  
Ibn Khaldoun n’était ni colonialiste, ni collabo de hizb França, ni un extrémiste séparatiste kabyle proche de Ferhat Mehenni,  Ibn Khaldoun a écrit dans un parfait arabe :  
“Tout pays conquis par les Arabes est bientôt ruiné… sous leur domination la ruine envahit tout… l’ordre établi se dérange et la civilisation recule… régulariser l’administration de l’État, pourvoir au bien-être du peuple… et contenir les malfaiteurs sont des occupations auxquelles ils ne pensent même pas… et un tel état de choses détruit également la population d’un pays et sa prospérité.” Al-Moqaddima (traduction M. De Slane éd. imprimerie impériale .T 1 p310)
Ces Arabes d’hier qualifiés par Ibn Khaldoun de destructeurs de la civilisation et gardiens du désordre ne sont que les pères des islamistes-bédouins d’aujourd’hui qui prient dans les salles de spectacles et suivent leur mouton dans les rues d’Alger, d’Oran ou de Annaba!   
Mais si un jour vous vous réveillez et vous regardez par vos fenêtres, et vous voyez des troupeaux de chameaux arpentant les rues d’Alger, ne vous étonnez pas. Le jour des chameaux d’Alger n’est pas loin !
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