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Mondialité(s)

Publié le 13 septembre 2018 par Jean-Emmanuel Ducoin

Mondialité(s)

Sarah Wagenknecht.

Être de gauche face à l’immigration, c'est assumer la mondialité du développement et l’universalité des droits – l’internationalisme en somme. 
Migrants. Ainsi donc, une partie de la gauche européenne dite de « transformation sociale » ne cacherait pas son inclination pour l’Allemande Sahra Wagenknecht, l’une des principales figures de Die Linke et à l’origine d’un nouveau mouvement, Aufstehen («Debout»), qui, certes, ambitionne de pousser les partis à replacer la question sociale au cœur des débats, mais en s’appuyant, en grande partie, sur la question de l’immigration pour y parvenir. Passons sur la visée politique consistant à ne pas laisser ce terrain idéologique aux extrêmes droites –cela répugne le bloc-noteur–, venons-en au sujet de fond. Car celui-ci semble hanter Sahra Wagenknecht. Ne dénonçait-elle pas, en 2016, «l’ouverture incontrôlée des frontières»? Et si elle continue de s’opposer au durcissement du droit d’asile, elle estime néanmoins que «plus de migrants économiques signifient plus de concurrence pour décrocher des jobs dans le secteur des bas salaires» et qu’«une frontière ouverte à tous, c’est naïf». Cette vaste problématique polémique, qui lui valut d’être désavouée par Die Linke, a depuis dépassé la frontière. Une interview dans l’Obs de Djordje Kuzmanovic, conseiller de Jean-Luc Mélenchon, le confirme. L’orateur national de la France insoumise y déplore ainsi «la bonne conscience de gauche» qui empêcherait «de réfléchir concrètement» à la question migratoire. Son objectif affiché: «Ralentir, voire assécher, les flux migratoires» par le recours au fameux «protectionnisme solidaire». Et il ajoute: «Lorsque vous êtes de gauche et que vous avez sur l’immigration le même discours que le patronat, il y a quand même un problème.» L’historien Roger Martelli, dans une tribune publiée sur le site de Regards, dénonce l’argument en ces termes: «N’est-on pas en droit de s’étonner plus encore quand, se réclamant de la gauche, on tient des propos qui pourraient être taxés de proches du discours d’extrême droite?»
 

Migrations. Mais que se passe-t-il? Tenter de (re)conquérir l’électorat populaire perdu à l’extrême droite, pourquoi pas. Mais de là à croire que le mouvement social critique parviendra à enrayer la poussée des pires idées identitaires en flirtant avec une part de ses discours...
Primo: peut-on affirmer que le capitalisme contemporain valorise la libre circulation des personnes, tels les marchandises et les capitaux? Roger Martelli répond: «Dans la pratique, la force de travail est la seule “marchandise” qui ne circule pas en pleine liberté. En fait, l’objectif fondamental du capital est de maximiser la compétition par la réduction globale des coûts salariaux. (…) Ce sont les masses laborieuses d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine qui pèsent le plus en faveur de la réduction relative de la masse salariale. Les migrants le font à la marge.» Explication simple. En intégrant des zones de niveaux salariaux plus élevés, les masses laborieuses nourrissent plutôt une tendance inverse à la hausse, comme le démontre actuellement l’Allemagne. Secundo: le «protectionnisme solidaire» ne sonne-t-il pas comme un oxymore? Dirait-on du capitalisme qu’il puisse être «solidaire» ou «partageux»? Mauvaise blague. Le protectionnisme vire vite souverainisme – il est rarement du côté du peuple et débouche sur la désillusion et le ressentiment. «La bataille n’est pas avant tout locale, nationale ou supranationale, écrit Martelli. Elle est à la fois locale, nationale et supranationale. (…) Ce ne sont pas les migrations qui sont au cœur du marasme vécu mais le trio infernal de la concurrence, de la gouvernance et de l’obsession identitaire.» Reste donc l’essentiel: ce que signifie être de gauche face à ces migrations, dont on exagère l’ampleur, surtout en France, sachant qu’elles constitueront toujours un fait social dont les effets ne dépendent pas de leur volume mais des politiques d’accueil et de l’environnement social. Alors? Face à la mondialisation de la finance globalisée, face aux replis identitaires, assumons la mondialité du développement et l’universalité des droits – l’internationalisme en somme. Ce n’est pas avoir une «bonne conscience de gauche»; c’est être de gauche. 
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 14 septembre 2018.]

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