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Chronique de la répétition générale de L'Or du Rhin du 2 septembre 1869 par Catulle Mendès

Publié le 19 septembre 2018 par Luc Roger @munichandco

Chronique de la répétition générale de L'Or du Rhin du 2 septembre 1869 par Catulle Mendès

Annonce de l'article de Catulle Mendès
en première page du National du 5 septembre 1869


Catulle Mendès, Judith Gautier et Villiers de l'Isle-Adam, après avoir longuement visité Richard Wagner chez lui à Tribschen, se rendent à Munich pour y assister à la répétition générale puis à la première de l'Or du Rhin. Une heure après la répétition générale du 2 septembre 1869, c'est un Catulle Mendès enthousiaste qui rédige "à la hâte" sa chronique de la soirée. Cette chronique sera publiée dans le quotidien Le National du 5 septembre 1869. Un document exceptionnel pour les wagnériens parce qu'il nous permet d'approcher la répétition générale de la création mondiale du prologue de l'Anneau des Niebelungen.
La première n'aura lieu que le 22 septembre. Le second article de Mendès, qui paraît dans Le National du 6 septembre, explique les  raisons de ce report. Mendès et ses amis auraient averti Richard Wagner par dépêche de la mise en scène catastrophique: " Les décorations et les machines sont absurdes, grotesques, impossibles." Hans Richter refuse de continue à diriger l'oeuvre dans ces conditions. Franz Betz, qui chantait Wotan , quitte la production. 
On connaît la suite. Wagner demande à Louis II de Bavière d'annuler la production. Le roi ne veut rien entendre, destitue Hans Richter et confie la direction de l'orchestre à Franz Wüllner, avec August Kindermann dans le rôle de Wotan. Ces changements entraînent le report de la première, qui n'aura lieu que le 22 septembre.
 Le National du 5 septembre 1869
THÉÂTRE NATIONAL DE MUNICH L'OR DU RHIN Opéra en quatre scènes par RICHARD WAGNER 
Nous sommes  un enthousiaste, et nous nous en faisons gloire; Vauvenargues a dit: " C'est un grand signe de médiocrité que de louer tout modérément. ". Il y a une heure que nous avons quitté le théâtre où vient d'avoir lieu une des répétitions générales de l'OR DU RHIN, et nous sommes encore la proie d'une joie ineffable. Nous oserons, sans réserve, dire notre joie. Qu'importent deux ou trois rieurs! Ces gens-là ne valent pas qu'on leur rende épigramme pour épigramme. Le dédain qu'ils inspirent ne consent pas même à l'ironie. 
En présence du roi de Bavière, un des meilleurs musiciens de son royaume. et de trois ou quatre cents spectateurs, artistes, hommes de lettres et gens du monde, accourus de tous les points de l'Europe, l'oeuvre de Richard Wagner a été exprimée par d'excellents chanteurs que soutenait un admirable orchestre. Il y a une règle généralement établie en Allemagne : on n'applaudit pas un soir de répétition générale. A peine la toile avait-elle été baissée sur la dernière scène de l'OR DU RHIN qu'une acclamation joyeuse et unanime a couvert les derniers accords; et la furie des bravos faisait tressaillir l'immense salle. En ce temps où l'Art divin, méprisé par les sots, essuie tant d'outrages, il est pourtant çà et là des journées qui consolent ; c'est d'une âme rassérénée et pour longtemps heureuse que nous écrivons ces lignes à la hâte. 
Au commencement. une plainte lointaine, sourde, à peine sensible, émane du profond orchestre.  On dirait quelque chose d'inexprimable remue au sein de la terre. On perçoit déjà un balancement lent et continu, mais on ne sait pas encore ce qui se meut ainsi. Sont-ce les nuées orageuses d'un Ciel inférieur, ou les flammes à peine vivantes d'un volcan presque éteint? L'orchestre ne tarde pas à préciser. Une phrase ascendante, longtemps répétée, s'éleva de l'ombre primitive; claire, fluide, toujours grossissante, elle révèle l'eau mollement remuée d'un fleuve paisible, et, la toile s'étant levée, nous voyons palpiter dans leurs profondeurs les flots bleus du Rhin. D'abord confuse et volontairement informe, la mélodie prend alors des contours moins vagues ; le bruit devient chant, le flot devient femme. Quittant les retraites des grottes aquatiques, apparaissent les trois Filles du Rhin, les Nixes enfantines qui portent ces noms charmants : Woglinde, Welgunde, Flosshilde. Elles nagent, se poursuivant, par-mi les roches moussues de floraisons étranges; et, blanches dans leurs longues robes couleur de l'onde, elles semblent des rayons de lune dans l'eau. Elles nagent et chantent, jeunes, joyeuses, folles. L'harmonie humide des instruments se mêle au fleuve berceur. 0 chants entendus par les jeunes hommes qui se penchent trop amoureusement vers le Rhin des légendes! Au fond du Nibelheim, sinistre, dans le pays de ceux qui n'ont pas de ciel au-dessus de leurs têtes, un Niebelung, nain difforme, a prêté l'oreille à ces voix lointaines. Des entrailles de la terre il est monté vers celles qui chantent, et le voici qui se montre, difforme, odieux, grotesque, annoncé par l'orchestre qui s'effraie. Il tend les bras, il s'écrie, il veut saisir les filles charmantes du Rhin. Comme Ixion n'embrassait que des nuées, il n'embrassa que des ondes ; et, autour de lui, moqueuses, les fugitives nagent et se poursuivent en chantant leur chant cadencé par le balancement des flots. Une seule s'arrête et sourit au Niebelung. Elle lui dit :
 - Tu es beau et je t'aime! 
Il la croit, il veut l'enlacer; un triple éclat de rire,pareil à un bruit de cascade, désespère l'obscur amoureux ; et les filles du Rhin reprennent leurs jeux et leurs chansons. Mais tout à coup un silence. 
- Regardez, mes sœurs, dit bientôt Woglinde. Celui qui éveille rit dans les profondeurs. 
Et Welgunde répond : 
- A travers la bleue épaisseur, il éveille l'adorable Endormi. 
Celui qui éveille, c'est le soleil ; l'Endormi, c'est l'Or du Rhin. Dès qu'un seul rayon frappe le précieux sommeil de l'Or, tout s'illumine peu à peu. Ecoutez! ou plutôt, voyez! Car cette musique montre. Tout éclate, tout flamboie. Les cuivres gais et clairs dispersent la pénombre. O réveil, ô lumière heureuse! les trois filles du Rhin entourent le bloc splendide qu'elles gardent, et chantent un chant de joie. "Rheingold! Rheingold!", disaient-elles, extasiées, "du reines gold!" Alberich, le Niebelung, s'étonne. Il voit, il admire, il veut conquérir cet or éblouissant. Il s'élance; mais les roches sont glissantes ; il retombe. 
- Celui qui possédera le Rheingold possédera la Force et la Gloire! Il pourra se faire forger des diadèmes, des sceptres. Il pourra se faire un casque qui le rendra invisible et un anneau qui le rendra le plus puissant des êtres. Mais nul ne s'emparera de notre Or bien aimé, car nul vivant n'y saurait toucher à moins qu'il n'ait maudit l'Amour. Et qui donc voudrait maudit l'Amour adorable?
Ainsi parlent, imprudentes, les trois filles du Rhin. Alberich s'écrie : 
- Je suis le blasphémateur destiné à conquérir l'Or! que m'importe l'Amour, puisque j'aurai la joie! 
Et il grimpe de roc en roc, saisissant les algues fugaces. Il s'efforce, il va atteindre le sommet où resplendit le Rheingold, il l'atteint. 
- Que l'Amour soit maudit! hurle-t-il. Et empoignant l'Or, il se précipite dans les profondeurs noires du Nibelheitm. Hélas! elles pleurent. les filles du fleuve. 
-Arrête, arrête ! rends-nous notre trésor bien-aimé!
Les flots s'effarent, envahis par les ténèbres, et, disparues dans l'épaisseur de l'eau assombrie , les trois soeurs se lamentent. Rheingold ! Rheingold! du reines Gold! Savamment transformé, l'air tout à l'heure joyeux est devenu une plainte déchirante que l'on entendra bien des fois dans la suite de l'oeuvre. Et les ombres s'accumulent, 1'eau, de plus en plus obscure, s'efface. Plus rien. L'orchestre est noir. 
Mais, lentement, des clartés traversent la nuit. Des bouffées d'air lumineux écartent les ténèbres. Il semble que l'on monte, que l'on s'épure, que l'on s'éveille. Çà et là des branchages apparaissent à travers des voiles nuageux. Des formes s'ébauchent. Voici des montagnes, des plaines, des fleuves, des cieux. Enfin, le jour éclate, pur et splendide, tel qu'on le respire sur les cimes vierges. Dans le lointain tremblant s'élève un burg hautain et beau. C'est le glorieux Wallhala! Et parmi les ravines d'un mont, les dieux sont couchés, les dieux forts et naïfs de l'antique Germanie. C'est Wotan et c'est Fricka. L'époux est endormi encore, l'épouse veille et elle tremble en regardant le Wallhala, sa demeure future, parce que Wotan a promis aux Géants de leur livrer Freya lorsque le palais divin serait achevé. 
Livrer la Beauté même! Cette pensée torture Fricka. Mais le dieu, fier de voir s'élever au-dessus des nuages l'oeuvre des Géants, dédaigne d'entendre des plaintes. Il admire, il exulte, et le rhythme magnifique et puissant d'une marche que l'on entendra bientôt plus longuement développée, exprime la grande joie de Wotan. Cependant la terre tremble sur les hauteurs et dans les profondeurs sous des pas surhumains. Des bruits de roches écroulées, d'arbres opprimés, de sentiers effondrés, roulent dans l'orchestre. Les Géants approchent. Les bruits redoublent, se suivent plus précipitamment, et leur rhythme bien marqué annonce l'arrivée de deux marcheurs qu'aucun obstacle n'arrête. Fasolt apparaît, suivi de Fafner. Ils sont énormes, velus, farouches. Ils viennent réclamer le prix de leurs travaux. Qu'on leur donne Freya! Freya qui, jeune et belle et palpitante d'horreur, appelle les Dieux à son secours. Ceux-ci accourent.Voici Froh, le seigneur de la Joie, et voici le seigneur Tonnerre, l'un couronné de roses, l'autre resplendissant de métal et portant un lourd marteau dans sa main droite. Ils se querellent avec les Géants. Parjure, Wotan ne veut pas livrer celle qu'il a promise. Les colères s'accroissent. Tumulte, cris, injures. A travers le fracas, passe comme une plainte ineffable, comme une prière triste, l'exquise phrase musicale par laquelle le Poète a représenté Freya, la Beauté même. 
Mais, tout a coup, l'orchestre pétille, joyeux, clair, aigu. Il semble qu'un grand tas de pailles sèches vient de s'allumer. Des serpents de flammes s'échappent des instruments, et, s'enroulent, se dressent, s'évanouissent. Logge  [sic] est arrivé, Logge, le seigneur du feu. Vêtu d'unie pourpre qu'entoure un treillis de fumée, il est jeune et souriant. Lui seul, parmi les dieux primitifs, a la pensée agile. Il est la ruse qui glisse et qui éblouit. Railler lui plaît. Il se joue de Wotan et n'a pas peur de Tonnerre. Qu'il soit bon, cela est douteux. Il désunit, il détruit et il rit. Que les géants emportent Freya, il le veut bien. Il n'a que faire, lui, des Pommes d'or que cultive la déesse de l'éternelle jeunesse. Pourtant il y aurait un moyen de satisfaire Fasolt et Fafner sans leur livrer Freya. 
"Les Filles du Rhin possédaient un Or miraculeux", dit Logge (et à ce moment reparaît dans l'orchestre la plainte adorable et douloureuse des pauvres Nixes) ; Alberich leur a ravi le Rheingold qui donne la toute-puissance. Que Wotan depouille le Niebelung, et remette le trésor aux géants. Ceux-ci accepteront cette rançon. 
A cette proposition, Fasolt hésite; il aime la frêle et blanche déesse, ce formidable monstre. Quant à Fafner, moins sentimental, il consent. 
- Donnez l'Or, et gardez la femme! 
A vrai dire, Wotan ne veut donner ni la Femme ni l'Or; le Casque qui rend invincible, l'Anneau par lequel on devient le roi de tous les titres, il ne veut les conquérir que pour lui seul. Alors, malgré les clameurs des Dieux, malgré les cris des déesses, les géants, exaspérés, saisissent et emportent Freya, c'est-à-dire la Beauté, l'Amour, la Jeunesse! Et l'on entend se perdre dans le lointain le bruit prodigieux de leurs pas. Les Dieux restent seuls. Ils sont tristes. Un accablement inattendu les opprime. D'où leur viennent cette langueur et cette mélancolie? Ne sont-ils plus les Forts et les Heureux? Wotan, appuyé sur sa lance, songe et tremble. Fricka se tord les mains dans un mouvement lent et désespéré. Du poing de Tonnerre, desserré par une lassitude jusqu'à ce moment incon-nue, tombe le marteau qui tonne; et les roses se flétrissent dans les cheveux du seigneur de la Joie. C'est que les Dieux ont perdu Freya! Avec elle s'en sont allés les jeunes baisers et les jeunes sourires. Spectacle ineffable ! Les Immortels vieillissent: ils sentent tomber sur eux - comme un manteau lourd - l'éternel ennui. Freya! Freva! l'orchestre pleure. 
- Eh bien! dit Wotan, j'irai conquérir les trésors du Niebelung, et les Géants nous rendront la déesse qui cultive les Pommes d'or ! 
Il va, précédé de Logge, et suivi dans les profondeurs du rouge Nibelheitn par les vœux des Dieux tristes. 
Des ombres informes nous dérobent  les hauteurs sereines. La scène n'est plus qu'un amas de noirceurs mouvantes. La musique a le rhythme pesant d'une descente dans les précipices de la nuit. Des fumées s'élèvent,et, avec les bruits innombrables des forges souterraines. Les Niebelungen forgent l'Or. Des rougeurs flamboyantes ayant écarté le rideau des ténébres, voici, parmi les roches, 
Alherich qui gourmande Mime, le paresseux, et poursuit, des lanières en main, les forgerons courbés sous le poids des trésors. Déjà il porte au doigt l'Anneau tout-puissant, déjà il metmsur son front le Casque qui rend invisible. Présent, sans être aperçu, il bâtonne Mime plaintif et  grotesque, et reparaît, et disparaît. Mais les pétillements de l'orchestre annoncent l'arrivée de Logge, et Wotan suit le Dieu du feu. 
- Que venez-vous faire ici? crie Alberieh jaloux de ses richesses. 
Wotan, avec la majestuese niaiserie d'un despote, s'offense; et il gâterait tout si son compagnon, plus subtil, n'apaisait le Niebelung par d'adroites louanges.
- Que de trésors tu possèdes! dit Logge. Mais ne crains-tu pas qu'on te les ravisse pendant ton absence?
A1berich répond:
- Je ne suis jamais absent. Quand on croit que je suis loin, je suis près.  - On pourrait te tuer pendant ton sommeil! objecte Logge. - Je dors invisible . Quel ennemi pourrait me surprendre? Et quand je suis éveillé, je revêts. grâce à mon casque, toutes les formes imaginables. - Tu as réponse à tout. Mais ne te railles-tu pas de nous? Est-il bien vrai que tu puisses te métamorphoser à ton gré et aussi souvent que tu le veux? - Cela est vrai- - Non, non, tu veux rire. - Tu vas voir si je ris!
Et le Niebelung s'étant coiffé de son casque, apparaît sous la forme d'un dragon à la gueule enflammée. 
- Je te crois ! je te crois! crie Logge épouvanté.; mais, de grâce, montre-toi tel que tu étais, car tu me fais mourir de peur!
Albérich reparaît. 
- C'est à merveille, dit le dieu vif de flamme. Cependant tu ne m'as pas grandement étonné. Qu'on puisse revêtir une apparence plus vaste que la sienne, cela se conçoit.Le difficile, l'impossible serait de se rendre beaucoup plus petit qu'on ne l'est.
- Quoi ! tu pourrais devenir crapaud, par exemple?  - Je le pourrais.  - Voilà ce que tu ne me feras jamais croire. - Tu vas le croire! 
Et Albérich, l'imbécile, se métamorphose en crapaud. Les dieux se précipitent sur te chétif animal, l'empoignent, le garrottent, et le Niebelung, dépouillé de son casque, reprend sa forme véritable. Mais il est lié, et solidement prisonnier de ses deux ennemis, qui le tirent et l'entraînent, et, après avoir monté le chemin de rochers et d'abîmes qui conduit à la montagne céleste, le jettent, sombre et horrible, sur la cime radieuse. Là, pour acheter sa liberté, Alberich livre ses sceptres, ses couronnes, ses armures d'or. Il consent même à donner son casque précieux. Que lui importent les trésors perdus! II conserve l'Anneau. Mais Wotan avise au doigt du Niebelung la bagne miraculeuse, et l'exige. Le vaincu résiste. 
-  Prends ma vie, laisse-moi l'Anneau! 
Alors le Dieu, par violence, s'empare du Talisman, et, satisfait, ordonne qu'on délie le Niebelung. 
- Libre ! ah! je suis vraiment libre! crie Alberich. Ah ! bien, à vous le premier salut de ma liberté! 
Et il se dresse, épouvantable, et il maudit le Trésor volé.
- Maudits soient le maître et le serviteur de l'Anneau! Maudit soit l'or rouge de l'Anneau!
Puis, avec un ricanement, il s'exile de la présence des dieux vainqueurs et détestés. La malédiction n'a point troublé le coeur de Wotan et il a glorieusement mis à son doigt l'Anneau qui assure la toute-puissance. Surviennent les Dieux et les géants.
- Ah! bien, hurle Fafner, as-tu conquis l'or du Niebelung et veux-tu nous le donner en échange de la déesse qui cultive les Pommes d'or? - Je le veux. - Mais moi, dit Fasolt, j'exige autant d'or qu'il en faudra pour cacher entièrement le corps sacré de Freya. - Entassez les sceptres, les couronnes, les glaives, dit Wotan, jusqu'à ce que Freya ne puisse être aperçue derrière cet amoncellement lumineux.
Les géants s'empressent. Ils élevent devant la jeune déesse qui tremble une colonne d'or cliquetant, et bientôt le trésor du Niebelung est épuisé.
- Je vois encore les cheveux de Freya, dit Fasolt . - Ajoutez ce Casque, dit le Dieu non sans regret.
Le Casque ajouté, Freya a disparu entièrement. Fasolt, brute sentimentale, se désole. Il l'aime, celle qu'il ne peut plus voir, et il s'efforce de l'apercevoir encore.
- Son regard! s'écrie-t-il. Son regard passe par un écartement des ors. Tant qu'on n'aura point bouché cette fente, tant que je verrai encore l'étoile de ses yeux, je ne me déciderai pas à livrer la.Déesse! - II faut boucher cette fente, dit Fafner.
Les dieux répondent :
- Nous n'avons plus d'or. - Wotan porte un anneau à son doigt, qu'il le donne. Cette bague suffira à remplir le trou et à éteindre le regard de Freya! - Jamais je ne donnerai l'Anneau! s'écrie Wotan. - Donc, à nous la Déesse!
Et déjà Fasolt s'en empare, et les dieux supplient en vain Wotan, et pour toujours la Jeunesse et la Beauté seraient ravies aux tristes immortels, si, en ce moment, du fond des ombres génératrices des Univers, ne s'élevait Erda, la mère auguste des Nornes.
- Le Passé, je le connais, dit-elle, et l'Avenir m'est connu! Livre l'Anneau, Wotan, et tremble!
Sa voix, où résonne le courroux prochain des éléments, courbe les fronts des divinités inférieures.
- Parle encore! supplie Wotan avec effroi. Quel destin terrible nous menace? Mère des Nornes, parle ! je veux tout savoir.
Mais Erda a disparu, et Wotan, épouvanté, livre l'Anneau dangereux. Les géants, alors, se querellent. Chacun d'eux veut posséder la bague d'or rouge. Fafner frappe, Fasolt tombe. C'est le premier effet de la malédiction d'Alberich. Mais les dieux, qui ont racheté Freya, exultent superbement. O retour charmant de la Grâce et de l'Amour! La Beauté reconquise, le Wallhala payé, une double ivresse les possède. Le seigneur de la Joie serre la jeune Déesse dans ses bras enguirlandés de roses, Fricka s'enorgueillit et sourit ; seul, Wotan rêve , tandis que Loge sournois, l'épie ; et de plaisir le Tonnerre tonne. Des nuées couvrent la scène. Des éclairs vibrent et prissent. On entend la grande voix joyeuse de la Foudre. Puis, dans les cieux obscurcis se courbe un bel arc-en-ciel. Comme un pont de lumière il se penche vers le Walhalla lointain, et c'est par cette voie céleste que les Dieux gagneront leur noble demeure. Wotan et Freya passent les premiers. Ils apparaissent, lumineux dans la lumière, bleus dans l'azur, et les autres divinités les suivent. Mais, d'en bas, très bas. des voix tristes s'élèvent. "Rheingold! Rheingold! Du reines Gold!". Les trois filles  du Rhin pleurent le trésor enlevé par le Niebelung, et que Wotan ne leur a pas rendu. Elles pleurent. Leur triste appel se mêle au client magnifique des Dieux triomphants et coupables.
Telle est, rapidement exprimée, celte grandiose et naïve épopée, qui semble avoir été conçue à l'époque féerique ou, selon l'Edda, chantaient les aigles des montagnes. Un symbole clair s'en dégage. Trois races primitives: les dieux, habitants des cimes pures; les Niebelungen, hôtes des séjours inférieurs, et les géants, nés de la Terre, sont successivement placées dans cette alternative cruelle de préférer la Beauté à l'Or ou l'Or à Beauté. Alberich maudit l'Amour, Fafner et Fasolt hésitent, mais choisissent l'Or maudit ; les Dieux conservent Freya au prix d'un cri-me, et ce crime sera châtié. Le Rheingold n'est que le prélude de la vaste trilogie intitulée : l'Anneau des Niebelungen, et qui, continuée par les Walkyries, et par le jeune Siegfriedle, se terminera par le Crépuscule des Dieux comme une belle journée s'achève dans la pompe d'un coucher de soleil. Dans ces diverses parties qui, à l'exception de la dernière, sont aujourd'hui entièrement écrites, se prolongera l'immense drame dont nous avons raconté le prologue.
L'OR DU RHIN, légende divine, est comme le portique d'un triple temple. A diis principium [expression construite sur le modèle Ab Jove principium, ndlr]. Mais quels dieux que ceux-ci! Grands et ingénus, les voici bien tels que les concevait la vieille foi scandinave. Ce n'est pas après avoir entendu la nouvelle oeuvre de Richard Wagner que L'on s'avisa de nommer Fricha et Wotan la Junon et le Jupiter du Nord. Les divinités, dans le Rheingold, ont une physionomie particulière, incontestable, qui s'oppose à de ridicules confusions. Vainement l'artiste chargé du rôle de Logge a consenti à des allures et à un costume qui le pourraient faire prendre pour un Bacchus Indien: le caractère du personnage est si clairement indiqué dans l'oeuvre même qu'il transparaît évidemment malgré la niaise impropriété de détails extérieurs. Richard Wagner a cette puissance jusqu'à lui inconnue, de créer, en musique, des types. Qu'est-ce que Valentine dans les Huguenots? une première chanteuse. Qu'est-ce que Mathilde dans Guillaume Tell? une première chanteuse. Rien de pareil dans les drames lyriques de Richard Wagner. Elsa, Eva, Iseult vivent éternellement distinctes dans nos esprits, comme vivent Chimène, Desdemone, Dona Sol. 
CATULLE MENDÈS (La suite à demain.)
Le National du 6 septembre 1869
Chronique de la répétition générale de L'Or du Rhin du 2 septembre 1869 par Catulle Mendès
Quelques lecteurs auront peut-être cru remarquer que nous nous occupions longuement du poème et peu de la musique. Erreur radicale. Dans les oeuvres de Richard Wagner, il n'y a plus ces deux choses diverses, souvent ennemies : le poème, la musique. Il y a totalité unique dans ta conception comme dans l'exécution. Les sentiments, pourrait-on dire, ne sont ni chantés ni parlés ; ils sont exprimés. Nous n'avons pas à citer avec plus ou moins d'éloges telle ou telle partie poétique ou musicale : rien n'est qui ne soit un ensemble musical à la fois et poétique. Il serait absurde de tenter de séparer là où il n'y a qu'à embrasser. Richard Wagner, en écrivant l'Or du Rhin a voulu communiquer profondément l'impression des belles et sereines théogonies septentrionales : il y a pleinement réussi. Cela suffit. Jamais encore œuvre théâtrale n'avait plongé l'esprit des auditeurs dans une rêverie aussi sublime qu'aussi pacifique. Rare puissance de renouvellement et de transfiguration! Le poète-musicien qui nous a initié, dans Lohengrin, aux mystères extatiques de Saint- Graal et aux délices des chastes tendresses, qui a fait se rencontrer  dans Tanhäuser [sic] la diabolique Vénus et la Sainte chrétienne, qui nous a imposé dans Tristan et Yzeult, les affres amères de l'excessif amour, ce poète pu devenir tout autre qu'il n'avait été jusqu'à présent. Celui qui excellait à troubler, a su calmer. Après la répétition générale, un de nous disait: "chaque opéra de Richard Wagner, entendu pour la première fois, n'est pas seulement un chef-d'oeuvre nouveau: cest un chef-d'oeuvre d'un ordre nouveau."
Hé ! bien, il est temps de le dire, l'OR DU RHIN, admirablement exécuté par un orchestre véritablement sans pareil et par des chanteurs excellents, l'OR DU RHIN qui a obtenu à toutes les répétitions un succès sans exemple dans la paisible Allemagne, l'OR DU RHIN, annoncé depuis un an, affiché depuis un mois, - ne sera pas représenté.
Pourquoi? parce que le soir même d'une des dernières répétitions nous avons adressé à Richard Wagner une dépêche ainsi conçue: "Maître, l'orchestre, dirigé par Hans Richter, a été admirable. Les chanteurs méritent les plus grandes louanges. Les décorations et les machines sont absurdes, grotesques, impossibles.
En même temps, Hans Richter déclarait qu'il ne dirigerait pas le Rheingold dans des conditions qu'il considérait comme dangereuses pour la réussite populaire de l'oeuvre. Quant au succès parmi les artistes, c'était déjà un fait accompli.
Le lendemain, M. Betz, un des grands artistes de l'Allemagne moderne, renonçait au rôle de Wotan et quittait Munich, alléguant pour ne pas chanter les motifs que Hans Richter alléguait pour ne pas diriger.
Cause inexplicable! Un théâtre qui a pu représenter Tristan et Iseult, qui déploie dans les Maîtres chanteurs, dans Tanhauser, dans Lohengrin, un luxe et une ingéniosité de mise en scène tels que les plus grands théâtres de France et d'Angleterre pourraient s'en monter jaloux, le théâtre de Munich n'a pas pu monter un ouvrage moins compliqué, à vrai dire, au point de vue des décorations,  que la plus innocente féerie du théâtre Séraphin! il est difficile de croire  à tant d'impéritie, là où on était habitué à rencontrer tant d'habileté.
Quoiqu'il en soit, Hans Richter a été destitué à la suite de son noble refus. Il avait prévu ce dénoûment et s'y était résigné.Nous lui présentons ainsi, au nom de tous les vrais amis de Richard Wagner, nos remerciments et nos félicitations. Non, il ne faut pas que le succès d'une oeuvre telle que le RHEINGOLD puisse être mis en question par un stupide détail de mise en scène. On cherche un maître qui consente à prendre la place de Hans Richter: on en trouvera quand l'oeuvre sera donnée d'une façon digne d'elle. Avant, non.
Et si vos régisseurs sont petits, changez-les!
Catulle Mendès

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