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La montée de l’influence turque dans les pays arabes

Publié le 21 septembre 2018 par Infoguerre

La montée de l’influence turque dans les pays arabes

Les relations entre la Turquie et le monde Arabe ont été marquées par une longue histoire de domination, attraction puis aversion. Se libérant du joug Ottoman, les pays arabes se distancièrent du legs de cet empire, les turcs firent de même avec leur héritage civilisationnel commun avec les arabes et le fossé fut creusé entre ces deux cultures. Les idéologies dominantes durant le XXè siècle de part et d’autre des frontières anatoliennes ne firent qu’accentuer cette divergence. A la suite à des bouleversements géopolitiques au Moyen Orient et Afrique du Nord et à un revirement idéologique au sommet de la république kémaliste, une brèche s’est ouverte dans ce rempart de méfiance. Cette fenêtre de tir fut habilement exploitée par la Turquie pour lancer une offensive de soft power sans précédent qui a complètement renversé la tendance. Faisant d’elle la nouvelle idole des masses Arabes, cette campagne se déployant sur plusieurs fronts ne manqua pas de créer la polémique : elle fut décriée comme un retour de l’expansionnisme ottoman, ayant un agenda idéologique qui n’est pas du goût des classes dirigeantes dans plusieurs pays ciblés.

Aperçu historique 

En 1258 Bagdad, capitale de l’Empire Abbasside, tomba aux mains des troupes mongoles. Quelques décennies après naissait l’Empire Ottoman, entamant le transfert du centre de gravité de l’Islam des terres arabes vers l’Anatolie désormais turque. Cet empire se composa d’une mosaïque de peuples et de cultures dont le ciment était la religion plutôt que l’appartenance ethnique. Cependant l’influence des nationalismes du 19ème siècle (spécialement du pangermanisme) sur les élites ottomanes donna naissance au pantouranisme, valorisant les origines turques au détriment des autres peuples. Cette idéologie eut comme réaction l’apparition du panarabisme, qui déclencha une révolte instrumentalisée par les Britanniques pour aider activement au démantèlement du Califat Ottoman. Les relations entre la république Kémaliste qui succéda à l’empire et les pays arabes furent teintées de méfiance voire d’aversion. Il a fallu attendre l’avènement du nouveau millénaire pour voir un revirement majeur s’opérer au niveau de la classe gouvernante turque avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP, parti de sensibilité islamiste. Depuis la décennie des 1970, la tendance populaire dans le monde arabe pencha vers l’islamisme au point de devenir majoritaire.

L’évolution de l’échiquier géopolitique moyen-oriental accentua la modification des rapports de force. L’invasion de l’Irak par les Etats Unis fut une occasion de réaliser le projet rêvé par l’Ayatollah Khomeini depuis 1979 : l’exportation de la révolution islamique. Une perspective crainte par les masses arabes redoutant un tsunami chiite et voyant en la Turquie la seule puissance de l’Islam sunnite (branche majoritaire de l’Islam dans le monde Arabe) capable de se positionner en contrepoids stratégique. Point culminant de la concrétisation des facteurs objectifs pour que la Turquie passe à l’action : le « Printemps Arabe ». En fait, cette lame de fond changea le paysage politique arabe en propulsant les organisations et partis islamistes au pouvoir dans de nombreux pays arabes.

La Turquie passe à l’action 

La Turquie, dont les conditions d’une telle expansion étaient mûres (croissance économique, économie galopante, puissance politique…) profita de cette opportunité pour lancer une des plus grande offensives de charme de ces dernières décennies. Son objectif était de reconquérir les esprits et les cœurs des peuples arabes. Cette campagne fut menée sur plusieurs fronts :

  • Front économique :

Après avoir connu la plus grave crise financière de son histoire moderne en 2000, la Turquie entrepris un programme de réformes économiques. La stabilité politique et les mesures volontaristes firent décoller l’économie turque, qui en 2004 connaissait la croissance la plus rapide de l’OCDE. Le gouvernement de M.Erdogan privilégiant les hommes d’affaires indépendants ayant résisté à la crise (le lobby Müsiad réunissant près de 10.000 entreprises) au détriment des grands acteurs historiques de l’économie turque, les entreprises turques connurent une expansion fulgurante, faisant que l’économie de ce pays atteigne le classement de XVè économie mondiale en terme de PIB en 2010 (13ème en 2017). Cette conjoncture économique leur permit de partir à la conquête des marchés internationaux. La proximité géographique, l’héritage commun jadis renié mais aussi la disparité au niveau du développement firent que les pays arabes fussent parmi les principaux marchés visés. Le bon rapport qualité/prix de leurs marchandises et une expertise confirmée au niveau du secteur du BTP, ont permis aux produits turcs d’envahir les souks arabes. Les constructeurs raflèrent les marchés d’infrastructure. Cette pénétration commerciale de la Turquie donna aux populations locales l’image d’un pays économiquement et industriellement développé, provoquant des comparaisons inévitables avec leurs économies nationales, largement dépassées par celle d’un pays de la même région aux similitudes culturelles et sociétales.

  • Front politico/religieux :

L’éclatement des révoltes connues sous le nom du « Printemps Arabe » fut un renversement majeur du paysage géostratégique au Moyen Orient et Afrique du Nord. Si toutes les composantes de la scène politique et sociétale lésées par les régimes participèrent aux soulèvements, la mouvance la plus organisée et disciplinée, la mieux financée et comptant avec la masse démographique favorable en cueillit les fruits : les partis islamistes. Après des décennies d’interdiction, de répression et de clandestinité, ces acteurs étaient prêts à remplir la scène désormais vide. Le référentiel idéologique de ces partis étant le même de l’AKP turc ( émanations et des avatars de la confrérie des Frères Musulmans), ils arrêtèrent de fustiger la Turquie pour sa laïcité et sa « décadence morale » et se convertirent en principaux organes panégyriques du pays, désormais présenté comme exemple de succès et d’authenticité à la fois. Ainsi, la Turquie sut exploiter cette conjoncture en resserrant les liens avec ces partis et leur réseau d’associations, figures de la société civile loin de l’élitisme et très portées sur l’action sociale dans les milieux les plus défavorisés. Le « clergé » officieux lié à cette confrérie, organisé sous différentes formes dont la plus importante est l’Union Mondiale des Savants (Théologiens) Musulmans (présidée par le Cheikh Youssef Qaradhawi, guide spirituel non déclaré des Frères) se vit faciliter la tenue de ses congrès et d’événements en terre turque à plusieurs reprises, bénéficiant de la bienveillance du gouvernement et prêchant ses vertus aux masses musulmanes.

  • Front médiatique :

Si les précédents aspects de la stratégie turque d’influence dans le monde arabe découlent des pratiques plus ou moins classiques en géostratégie, le présent volet est pour le moins surprenant et témoigne d’une utilisation magistrale des techniques de Soft Power. C’est surprenant car inattendu d’un pays dirigé par un parti d’obédience idéologique islamiste. Depuis la deuxième moitié de la première décennie du millénaire, les écrans des familles arabes ont été pris d’assaut par un nouveau produit télévisuel : des feuilletons produits en Turquie aux histoires visant le grand public. Accessibles voire simplistes, ces telenovelas présentent une société à la mentalité « orientale » où honneur, jalousie, famille et tempérament ponctuent des scénarii sentimentaux, prévisibles. Tout cela allant de pair avec des scènes mettant en exergue la modernité, le luxe et le style de vie « à l’américaine » des classes aisées anatoliennes.

Des acteurs turcs devinrent vite des stars dans le monde arabe. Afin de faciliter la rétention des noms par le grand public, les acteurs portent le même prénom dans différentes séries où ils jouent des rôles différents (ou pas si différents que cela, au fond). Ainsi, « Kivanç Tatlitug », grand blond aux traits nordiques (et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres), est toujours « Muhannad » pour le public arabe… Cet alter ego plus prononçable l’a fait connaitre dans les séries doublées en arabe dialectal syrien, mélodieux et compréhensible par le public nord-africain et moyen oriental. Mais les feuilletons à l’eau de rose ne furent qu’un premier pas qui, en plus d’ouvrir le chemin à un marché touristique vers les villes, paysages ou même les demeures somptueuses où sont tournées les scènes, prépara le terrain à d’autres séries au message plus idéologique et politique. Des séries comme « la vallée des loups » (Kurtlar vadisi) familiarisèrent le public arabe aux agissements d’un service de renseignement turc, le MIT.  Ce dernier n’a rien à envier au MI6 (ni à la CIA), ayant même son super agent secret populaire (M.Alemdar, le J.Bond d’Asie Mineure). Enfin, vinrent les séries historiques rappelant au public arabe le passé glorieux de l’empire ottoman et remplaçant l’image négative dominant les deux derniers siècles par une histoire de bravoure, de victoires, de raffinement et de luxe. Le cas le plus représentatif est un feuilleton s’étalant sur plusieurs saisons et relatant la vie de Soliman le Magnifique et son Harem. Plus récemment, le public arabe a eu droit à une série vantant l’héroïsme d’Ertugrul, père d’Osman, fondateur de l’empire qui porta son nom pendant six siècles (Osmanli/Ottoman).

La polémique :

Cette campagne massive de soft power, menée par la Turquie, n’a pas manqué d’irriter la susceptibilité de grand nombre de forces politiques aussi bien au niveau régional qu’à l’internationale. Les gouvernements arabes l’ont perçue comme une incursion –douce et graduelle- dans l’esprit populaire pour y susciter des sentiments de sympathie et d’admiration tout en se méfiant des affinités idéologiques entretenues avec les opposants de longue date de ces régimes et adversaires politiques des mouvements laïcs, de plus en plus faibles au niveau populaire.Néanmoins ces gouvernements, bien que craignant un raz de marée turc, ne pouvaient rien faire pour le contrecarrer tant que les relations gardaient des apparences de normalité. Si la tension était latente entre ces pays et la Turquie dans le cadre de la polarisation du monde arabe, résultant de la chute des Frères Musulmans en Egypte elle éclata au grand jour suite à la tentative de coup d’état contre le président Erdogan dont il accusa certains pays du golfe d’être impliqués.

Le conflit -jadis larvé- passa à l’affrontement ouvert entre le Qatar d’une part et ses voisins du Golfe d’autre part. M.Erdogan partageant la proximité qatarie avec la confrérie, prit position pour Doha contre Riyad et Abu Dhabi, en envoyant même des troupes turques au Qatar. Cela suffit pour que les pays de l’autre camp passent à l’offensive visant l’influence turque en interdisant sur leur sol toutes les émanations des Frères et leurs bras prêcheurs. La contre-offensive ne s’arrêta pas là et les groupes de médias contrôlés par ces pays boycottèrent la diffusion des séries turques sur leurs ondes, confirmant que celles-ci comptaient parmi les armes d’influence. Malgré l’envergure de ces mesures, la Turquie avait déjà atteint son objectif de séduire des proportions importantes des populations arabes. Une fois ce sentiment enraciné dans les esprits, les réseaux sociaux se chargèrent de prendre le relais et de le renforcer. Ainsi, les vidéos et publications à la gloire d’Erdogan, des sultans ottomans et d’une Turquie développée prolifèrent sur le net. La mesure de cette sympathie a été possible à la suite de la dévaluation de la lire turque, causée par les mesures punitives décrétées par le président américain Trump. Des campagnes se multiplièrent sur la toile appelant à une consommation massive des produits turcs afin d’ aider l’économie à faire face à ce coup porté aux intérêts turcs.

Nawfal Bakhat

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