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Une anecdote munichoise de 1869: Un orchestre invraisemblable, par Catulle Mendès

Publié le 24 septembre 2018 par Luc Roger @munichandco
Le 26 août 1869, le quotidien français Le National publiait la 13ème note de voyage de son chroniqueur Catulle Mendès qui se trouvait à Munich au moment des répétitions du premier Rheingold. Catulle Mendès profita de son séjour munichois pour découvrir la capitale bavaroise et relate ses visites répétées d'une brasserie musicale et son étonnement d'y trouver un soir  "un orchestre invraisemblable":
Une anecdote munichoise de 1869: Un orchestre invraisemblable, par Catulle Mendès
"NOTES DE VOYAGE

XIII UN ORCHESTRE INVRAISEMBLABLE 
Après quoi, l'heure étant venue où les jolies filles qui tiennent lieu de garçon de café consentent à servir de la bière aux personnes même qui n'en demandent pas, nous nous acheminâmes vers la brasserie musicale qui reçoit chaque soir notre visite de mélomane.
Nous sommes devenu un vrai Allemand, Nous ne verrions qu'un excentrique de mauvais goût dans un homme qui nous suggérerait l'idée de dîner à six heures du soir. A midi, à la bonne heure ! Y a-t-il véritablement des gens qui dînent le soir? et lorsque, en allant entendre les Noces de Figaro ou Gessonda (1), nous ne nous sentons pas la tête brûlée par des rayons presque perpendiculaires, nous nous disons : « Tiens ! le spectacle commence bien tard, aujourd'hui!".
A peine assis devant une chope délicatement mousseuse, et après nous être prudemment entortillé dans notre immense châle de laine, nous levâmes les yeux vers la galerie où M. Gungl, directeur de la maison royale, se montre chaque soir, ganté de blanc, au milieu de ses musiciens vêtus de fracs irréprochables. O surprise ! et disons-le : ô agréable surprise! aucun frac noir et pas le moindre M. Gungl! Au lieu de cet homme ganté de blanc, apparaissait une jeune femme blonde à la longue robe de mousseline, qui, un bâton de chef d'orchestre au bout de son joli bras nu, se tenait debout parmi une foule charmante de musiciennes assises devant des pupitres. Nous saisîmes le programme que le vent remuait sur notre table, à côté de notre chope. "CONCERT EXTRAORDINAIRE donné par Mlle Weinlich, de Vienne, et son orchestre. " (2) Et nous n'avions pas fini de lire ces lignes explicatrices, lorsque tous les instruments se déchaînèrent avec un ensemble furibond dans l'introduction d'une valse de Strauss.
Heureuse union de l'harmonie des lignes avec l‘harmonie des sons! et quels charmants effets d'ombre et de feuillage les arbres versaient sur ces jeunes femmes blanches! Les unes, infatigables, tapaient gravement sur le ventre d'une grosse caisse qui ne connaissait pas son bonheur; d'autres, embouchant délicatement de monstrueux ophicléides, modulaient un contre-ut profond comme le son de la foudre ; celles-ci, bacchantes en robes d'organdi, faisaient éclater d'un rire strident des paires de cymbales; celles-là, envahies par leurs propres contrebasses, avaient l'air de donner le fouet à d’énormes marmots. Les enchanteresses qui jouaient du violon dardaient un oeil en coulisse vers les trombones ingénues dont les bras se tendaient désespérément pour attaquer le mi naturel, et même surnaturel, qu’elles parvenaient à faire hurler. Différentes clarinettes, aux joues de pêche, entouraient fiévreusement un chapeau chinois aux yeux bleus; trois jolis bassons nous couchaient en joue d'une manière inquiétante; des cornets à piston, aux nez en trompette, s'évertuaient, et le morceau se termina par une formidable roulade de l'ophicléide, qui, étant enfin parvenu à rentrer dans le ton, jugea prudent d'en rester là.
L'affaire avait été chaude. Les musiciennes, leurs instruments à la main, se répandirent familièrement autour des tables, ne dédaignant pas de tremper leurs lèvres roses dans la mousse blanche des chopes."
(1) Il s'agit de Jessonda, l'opéra que Louis Spohr créa en 1822, et donné au Théâtre National de Munich en août 1869 à l'occasion de la réouverture du théâtre suite aux travaux de transformation de la scène. On fit coïncider la réouverture avec la fête de Saint Louis, qui tombait le 25 août, jour anniversaire du roi.
Une anecdote munichoise de 1869: Un orchestre invraisemblable, par Catulle Mendès
(2) On trouve dans la presse munichoise d'août et de septembre 1869 l'annonce d'une longue série de concerts de l'orchestre de dames de Josefine Weinlich. Ainsi Le Münchener Tages-Anzeiger en fait-il la réclame et l'annonce entre autres pour le soir du 22 août au Café Lorenz, pour le soir du 23 août à la Westendhalle et pour celui du 26 août à l'Englisches Café. On y apprend que Josefine Weinlich a opportunément composé à l'occasion  de la fête anniversaire du roi Louis II (le 25 août) une Ludwigs-Marsch, jouée en ouverture du programme du 23 août! 
Une anecdote munichoise de 1869: Un orchestre invraisemblable, par Catulle Mendès
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