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1999 – L’avenir est un long passé

Par Julien Leray @Hallu_Cine

Ce sont des tragédies qui, au Canada, surviennent malheureusement à intervalles réguliers. Et ce dans un relatif anonymat, sinon le désintérêt le plus complet. La faute à des tabous solidement ancrés, encouragés par la honte, l’incompréhension, la souffrance indicible, la peur de voir ces drames se répéter sans pouvoir les endiguer. L’étau du silence, le poids de l’omerta. Mais aussi l’inefficacité, voire le manque de soutien de pouvoirs publics aux budgets trop restreints. Les causes profondes de ces vagues de suicides, frappant particulièrement les minorités autochtones (mais plus globalement les jeunes et les adolescents) restent ainsi, malgré bien des études sociologiques et psychologiques sur le sujet, encore mal connues. Difficiles à appréhender, surtout à anticiper. Et l’horreur de se voir décuplée lorsqu’elles s’abattent, sans crier gare, sur une communauté.

De causes, il n’en sera donc guère question dans 1999. Samara Grace Chadwick, dont il s’agit ici du premier long-métrage, a ainsi moins cherché à remonter aux sources du traumatisme qu’à lever le voile, intime, sensible, sur ses conséquences. Sur les proches des victimes, celles et ceux alors présents à l’École Mathieu-Martin, mais aussi sur elle-même. Native de Moncton en Acadie, et également étudiante à Mathieu-Martin lorsque les suicides se sont produits, Samara Chadwick a en conséquence endossé dans 1999 la double casquette de cinéaste et de sujet, observatrice et interlocutrice privilégiée de témoins éprouvant (après toutes ces années de silence et de non-dits) le besoin de se confier, et dans le même temps, actrice d’une démarche thérapeutique pleinement assumée. Un jeu d’équilibriste avec lequel la réalisatrice a habilement su composer, en conjuguant à la fois témoignages, vidéos, et images d’archives (relevant sur ce point d’une démarche documentariste plutôt classique), et éléments de mise en scène et de montage explicitant visuellement son état d’esprit et ses propres sentiments vis-à-vis des événements. Plus globalement, l’onirisme graphique et sonore déployé par Samara Chadwick lui permet d’unifier l’hétérogénéité des points de vue, en symbolisant explicitement le fait qu’en dépit de la subjectivité (par nature) de l’émotif et du sensible, tous ont été confrontés à une même réalité. Et de mieux mettre en exergue par la suite la multiplicité des moyens que chacun a dû ou pu trouver en son for intérieur pour passer par-dessus l’horreur.

Si le misérabilisme est un aspect souvent reproché au cinéma québécois et canadien au sens large, notamment dans sa propension à vouloir coûte que coûte provoquer l’empathie au mépris de l’intelligence émotive du spectateur, la cinéaste évite cet écueil avec brio, en gardant constamment la juste distance entre confessions à cœur ouvert, poignantes, forcément touchantes, et moments de respiration nécessaires à l’auditoire pour se forger, et finalement mettre à l’épreuve, sa propre opinion. Ce sont d’ailleurs tous ces instants « autres », périphériques à la problématique même du suicide et du poids qu’elle peut faire peser, qui apportent à 1999 ce supplément d’âme et d’humanité nécessaire à la compréhension des événements, autant qu’au sentiment de proximité qu’a cherché à recréer Samara Chadwick entre le spectateur, les intervenants, et par extension, les victimes. Montrer par là même l’importance du tissu social, des liens affectifs, des petits et des grands riens qui peuvent fédérer une communauté, face à l’isolement qui rôde et ronge peu à peu ces adolescents. Les quelques minutes passées à digresser autour du rapport à la langue au Canada, du rôle du chiac (langue vernaculaire principalement parlée au Nouveau-Brunswick) d’un point de vue historique, culturel, et même moral au sein de cette région, sont à ce titre particulièrement significatives de la volonté de Samara Chadwick d’ancrer son film à la fois dans une réalité sociale forte, tout en prenant le temps d’aborder ci et là, par petites touches mais toujours précises et pertinentes, tout ce qui fait de l’Acadie, non pas seulement une terre meurtrie, mais bien une source d’attachements forts et de fierté(s) aussi.

Preuve d’une maturité étonnante pour un premier long, la jeune réalisatrice se fait fort de constamment faire de la forme le prolongement du fond. Le montage, faisant la part belle au temps qui passe (en laissant les images s’exprimer d’elles-mêmes, sans surdécoupage) et au mélange harmonieux de supports visuels disparates, symbolise à lui-seul l’équilibre sensible que Samara Chadwick a su trouver entre le respect des personnes, et ses inspirations de cinéaste. Incrustations sur fond vert par-dessus les lectures de lettres ou mots d’époque, superpositions de formes et d’images telles un amas de songes et de souvenirs à éclaircir et recomposer, sans jamais prendre le pas sur ce que ses témoins souhaitent confesser : tout concourt ainsi à rehausser l’immersion, et à renforcer visuellement ce qu’il est difficile d’exprimer par les mots. En somme, une approche esthétique et structurelle du documentaire soigneusement pensée pour son sujet qui, si elle pourra rebuter ceux pour qui le naturalisme aurait dû primer, n’en reste pas moins une proposition de cinéma suffisamment forte, tenue, et affirmée pour convaincre pleinement de son bien-fondé.

Résolument politique, émotionnellement poignant, et abouti formellement, 1999 représenterait déjà, ne serait-ce que pour cela, un film de choix. En faisant montre par ailleurs d’audace et d’une maitrise surprenante dans le traitement d’une thématique aussi taboue et lourde socialement que peut l’être le suicide chez les adolescents, le premier long-métrage de Samara Grace Chadwick marque du même coup la naissance d’une cinéaste engagée, à l’oeil et la sensibilité affûtés, dont on sera sûrement amené à reparler dans les prochaines années. Pour un coup d’essai, 1999 est donc un coup de maitre important que l’on n’avait pas vu venir : pour le meilleur, malgré le pire.

1999 by Samara Grace Chadwick (Trailer)

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